Naëm Bestandji : « En luttant contre l’islamisme, on lutte aussi contre l’extrême droite »

Naëm Bestandji est militant laïque et féministe. Il a travaillé de nombreuses années dans le domaine socio-culturel dans les quartiers populaires. Depuis longtemps déjà, il observe les dérives communautaristes et tire la sonnette d’alarme face à la montée de l’islamisme dans les banlieues et à l’inertie des politiques.

Propos recueillis par Ella Micheletti.


Voix de l’Hexagone : Vous avez vu, sur le terrain, l’islam radical gagner du terrain au fil des années et la mixité et l’égalité ouvertement remises en cause. Quelles sont les raisons qui expliquent une telle indulgence coupable des politiques locaux et nationaux ?

Naëm Bestandji : C’est complexe dans le sens où il y a des raisons locales et pas forcément nationales. Les quartiers populaires se trouvent la plupart du temps dans des localités dirigées par des municipalités de gauche. 

NB1La question de l’intégrisme religieux en France est étroitement liée aux quartiers populaires avec une forte question sociale et culturelle. Les élus locaux et aussi nationaux ont toujours eu une vision naïve de la situation en estimant que la question pouvait être résolue en réglant la question sociale. Or, déjà, régler la question sociale, ce n’est pas fait. C’est très dur. Ils ne prennent pas du tout conscience de l’ampleur du phénomène. Et il y a, je l’ai remarqué, une méconnaissance totale de ce qu’est l’intégrisme musulman. Ce ne sont pas que les politiques ; c’est la société en général qui calque sur l’intégrisme musulman ses repères catholiques et l’histoire catholique française. Ils estiment qu’on peut repérer l’intégrisme musulman de la même façon qu’on peut repérer l’intégrisme catholique. Ce que je ne cesse de dire, c’est que les repères ne sont pas les mêmes. Il y a même une sorte de complaisance vis-à-vis de l’intégrisme musulman, complaisance à la fois électoraliste et pragmatique. Électoraliste car beaucoup d’élus ont estimé que gagner des voix des musulmans leur ferait gagner des élections donc ils acceptent des concessions avec des représentants auto-proclamés des musulmans. Et qui sont les représentants auto-proclamés des musulmans ? Ce sont les intégristes. Les musulmans modérés ne s’investissent pas comme ça. Ils s’investissent en tant que citoyens mais non en tant que musulmans. Ce sont les islamistes qui représentent soi-disant les musulmans, donc les politiques négocient avec eux.

« Qui sont les représentants auto-proclamés des musulmans ? Ce sont les intégristes. Les musulmans modérés ne s’investissent pas comme ça. Ils s’investissent en tant que citoyens mais non en tant que musulmans »

L’autre aspect de la complaisance, c’est qu’il y a une naïveté sur ce qu’est l’intégrisme. On pense qu’en allant dans le sens des islamistes, en les incorporant, en acceptant par exemple les filles voilées à l’école, qu’avec le temps, elles vont enlever le voile. C’est l’inverse qui se passe, les élus n’ont pas compris que les discours républicains ne pèsent rien du tout face au discours sur l’éternité promise par Dieu selon les islamistes. Le discours religieux est beaucoup plus fort et bien supérieur à que ce que le discours républicain peut produire. Parmi les filles qui sont voilées, quasiment aucune n’a eu l’idée d’enlever son voile en étant au contact de filles qui n’en portaient pas. C’est même souvent l’inverse car les filles voilées, inconsciemment ou parfois directement avec le soutien des islamistes, vont inviter des camarades à se voiler.

VdH : A quels phénomènes avez-vous assisté ?

N.B. : Un des phénomènes auxquels j’ai assisté est l’extension du nombre de femmes voilées. Ensuite, il y a aussi tous les discours qui vont avec, l’apartheid sexuel, même dans les écoles primaires. Je sais très bien qu’autour de chez moi, il y a des revendications religieuses. Des parents qui à Noël, demandent à ce que le sapin soit retiré au nom de la laïcité, alors que le sapin n’a rien de religieux, sauf si on met un petit Jésus dessus. Ces parents ne savent donc pas ce que c’est. Il y a aussi des parents qui rouspètent car on appelle ça « fêtes de Noël », « vacances de Noël ». On va préférer dire « vacances d’hiver ». Ces mêmes parents viennent revendiquer par exemple de la viande halal, toujours au nom de la laïcité.  Je connais des parents qui ont décidé de retirer leurs enfants de l’école publique pour les mettre dans le privé car leurs enfants commençaient à avoir des pressions d’autres enfants, recevaient des insultes racistes de la part d’enfants musulmans. Le racisme envers les enfants « blancs » et non musulmans s’installe à mesure que la ghettoïsation s’accentue. Il y a des enseignants complètement désarmés.

« Avant, les lieux de culte étaient tenus uniquement « par nationalité » je dirais. Aujourd’hui, ils sont aussi tenus par telle frange de l’islam »

Je parle d’école maternelle et primaire. Ce sont des choses que j’ai personnellement constatées. Dans mon travail, j’ai vu des discours de plus en plus religieux, des jeunes qui se surveillent entre eux pour savoir qui fait le ramadan et qui ne le fait pas. Il y a des horaires aménagés à la piscine, pour des femmes qui se présentent comme musulmanes. Pour moi, ce sont des intégristes. Il y a des femmes musulmanes qui vont se baigner, qui sont en maillot de bain sans problème. La question n’est pas qu’elles soient musulmanes mais intégristes musulmanes, ce n’est pas la même chose. Voilà ce que je constate. Dans les marchés, depuis quelques décennies, les islamistes sont présents, ils tiennent par exemple une quête financière à l’entrée du marché, pour la Palestine. Il y a une visibilité habituelle, des influences et conséquences aussi concrètes. Des associations islamistes demandent telle aide ou tel aménagement à la mairie, ça arrive très souvent.

Il y a aussi des lieux de culte qui étaient auparavant plutôt tenus par les pays d’origine, comme le Maroc, l’Algérie, la Tunisie. Il y a eu un basculement dans les années 1990, où les islamistes sont arrivés en France et fuyaient la répression dans leurs pays. Ils ont commencé à verrouiller les lieux de culte en France. Il y a des luttes de chapelle pour contrôler tel lieu de culte. Les Frères Musulmans contrôlent telle salle de prière, le Consulat algérien telle autre.  Avant, les lieux de culte étaient tenus uniquement « par nationalité » je dirais. Aujourd’hui, ils sont aussi tenus par telle frange de l’islam. Il y a aussi un autre phénomène auquel on pense peu : les cours d’arabe. Quand j’étais petit, les cours d’arabe étaient donnés par les MJC (Maison des Jeunes et de la Culture) ou par le Consulat, dans des lieux laïques. Petit à petit, un basculement s’est produit. Les cours d’arabe ont commencé à être donnés par des associations religieuses, qui se présentent comme culturelles mais qui sont cultuelles. Il y a eu un transfert, il n’y a plus de cours d’arabe dans les MJC. Ce sont des religieux qui donnent des cours d’arabe. Ce sont des évolutions que je ne suis pas le seul à avoir constatées. Les religieux les plus populaires qui donnent des conférences sur l’Islam sont des intégristes, comme Tariq Ramadan.

VdH : Quels moyens possède-t-on pour lutter contre cette tendance ?

N.B. : Déjà en écoutant un peu mieux les musulmans, qu’ils soient croyants ou non, car être musulman ce n’est pas seulement être croyant ou dans la pratique religieuse ; l’islam est aussi une culture, il y a des gens qui sont musulmans de culture mais qui sont athées. C’est aussi ça la complexité du sujet.

« Il faut écouter un peu mieux les musulmans, qu’ils soient croyants ou non, car être musulman ce n’est pas seulement être croyant ou dans la pratique religieuse ; l’islam est aussi une culture, il y a des gens qui sont musulmans de culture mais qui sont athées »

Pour mieux lutter contre ces phénomènes, il faut savoir de quoi on parle, il faut pouvoir mettre des mots justes. Ce n’est pas le cas actuellement. Les islamistes présentent le voile comme un foulard. Mais ce n’est pas un foulard. Le foulard de Grace Kelly dans ses films n’est pas le voile de Maryam Pougetoux. Les islamistes emploient un vocabulaire qui est accepté, pour créer la confusion. Il n’y a pas de « foulard islamique ». Il faut aussi mieux écouter les musulmans progressistes et surtout appeler un chat un chat, ne plus laisser ce terrain au FN. Pendant longtemps, on a laissé le drapeau national au Front national, et maintenant, quand on sort un drapeau, on est taxé de « facho ». Je suis d’origine tunisienne, quand je vais en Tunisie, les Tunisiens sont fiers d’afficher leur drapeau partout. On ne les traite pas de facho.

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Quand des gens de gauche se dressent frontalement contre les intégristes musulmans, on va les accuser de parler comme le FN. C’est horrible. Je pense à des mouvements comme le Printemps républicain, qui ont leurs qualités et leurs défauts ; je ne les connais pas personnellement mais ils ont en théorie une volonté de défendre fermement la laïcité. Quand il y a eu l’affaire de Médine au Bataclan, si, effectivement, ce sont d’abord des identitaires d’extrême droite qui ont levé le sujet, les médias ont ensuite menti en disant « l’extrême droite ne veut pas de Médine au Bataclan ». Ainsi, lorsque des gens de gauche et droite républicaine s’opposent à ça, on va les assimiler à l’extrême droite. Quand je m’exprime, je suis soit taxé de « traître à la patrie » par l’extrême droite, soit « d’islamophobe » et de « traître à la communauté » par les islamistes et ceux qui les soutiennent. Le fait de critiquer l’idéologie du voile est considérée par certains comme une attaque contre les femmes voilées, comme si on s’attaquait aux gens qui prônent le capitalisme quand on critique le capitalisme.

VdH : La laïcité semble soit vilipendée (« laïcisme ») soit utilisée comme arme uniquement contre le catholicisme (affaire des crèches dans les mairies). Sur les réseaux sociaux, on a aussi vu des comparaisons entre voile musulman et voile des nonnes… Un parallèle que vous décriez semble-t-il…

N.B. : J’ai mené cette réflexion parce qu’à la suite de l’affaire Maryam Pougetoux, comme à chaque fois qu’il y a une affaire sur le voile, systématiquement, on fait la comparaison avec le voile des nonnes ou le voile d’une grand-mère comme avait dit Christophe Castener. Ça fait partie de ce que je dis sur l’ignorance de ce qu’est l’intégrisme musulman que l’on calque sur le catholicisme. Le voile des religieuses catholiques et le voile islamiste n’ont absolument rien en commun. Le voile des religieuses catholiques est spirituel et reconnu par l’Église, le voile islamiste est sexiste et non reconnu par l’ensemble des musulmans, ce ne sont que les intégristes musulmans qui revendiquent le port du voile, pas les modernistes. Donc le fait de comparer les deux est déjà un danger et c’est un danger d’abord car on mène ça sur le terrain de la laïcité. Le voile islamiste ne doit pas se trouver sur le terrain de la laïcité mais sur celui du sexisme, du racisme envers les femmes. Si dès le départ le débat avait été sur ce terrain, je pense que l’histoire aurait pris un tour différent. Après, je ne dis pas que le problème aurait été réglé car ce n’est pas un problème franco-français. C’est un problème qui est international et les références religieuses et islamistes ne sont pas françaises, ce sont des références du Moyen Orient. Les islamistes qui viennent prêcher en France ne sont pas français à la base.

Les politiques, les associations et les intellectuels auraient été mieux armés politiquement et intellectuellement si le terrain avait été celui du sexisme. Le voile des musulmanes – voile islamiste dirais-je puisque je le considère comme tel – est préconisé pour des raisons sexistes et rétrogrades. Il n’y aucun argument émancipateur, moderniste, féministe et spirituel. C’est uniquement pour des questions sexistes, celles de protéger la femme, qu’elle ne soit pas vue avec les mèches de cheveux qui puissent exciter des hommes du Moyen Âge. Peu importe que le voile soit d’une forme moderne, peu importe qu’il ait des couleurs, peu importe qu’il soit fashion : la fonction qu’il a, les raisons pour lesquelles il a été créé, sont pour moi choquantes et très rétrogrades. Ce n’est pas l’islam qui est concerné puisque le Coran ne le prescrit pas. C’est une instrumentalisation faite par les intégristes.

« S’il y avait une idéologie qui n’était pas de l’ordre du spirituel, qui justifiait le voile pour des raisons politiques avec les mêmes arguments techniques que les islamistes, personne ne laisserait passer ça »

Le fait de sortir le voile de la religiosité permet d’amener le débat sur son terrain véritable. C’est là toute l’erreur des politiques et de beaucoup de militants laïques qui sont pro-voile. Je pense à l’Observatoire de la laïcité… Ils valident l’idée que le voile serait musulman car des musulmans disent qu’il est musulman. Ils n’écoutent pas les musulmans qui disent « non, le voile n’est pas musulman ». Ils n’ont pas fait l’effort de chercher, de savoir ce que signifie réellement le voile, qui le prescrit et pourquoi. Ils n’ont fait qu’écouter la voix des intégristes pour dire ensuite : « Il faut faire une loi sur la laïcité, sur les signes religieux à l’école, etc ». C’est pareil dans les associations, dans les piscines, dans les municipalités. On parle toujours de convictions religieuses, ce qui fait qu’on a tendance à accepter ce qu’on n’accepterait pas si c’était une idéologie uniquement politique. S’il y avait une idéologie qui n’était pas de l’ordre du spirituel, qui justifiait le voile pour des raisons politiques avec les mêmes arguments techniques que les islamistes, personne ne laisserait passer ça.

VdH : Vous venez d’évoquer la polémique relative au voile porté par Maryam Pougetoux, présidente de l’UNEF à Paris IV. Elle est selon vous un exemple du mouvement de fond qui touche ce syndicat et la gauche en général. Pouvez-vous expliciter votre propos ?

N.B. : C’est un mouvement de fond qui a commencé il y a plusieurs dizaines d’années. C’est hallucinant qu’une extrême gauche et une partie de la gauche socialiste soutienne une extrême droite religieuse. Pourquoi ? Car on ne perçoit pas le danger, contrairement au danger de Civitas ou des lefebvristes, les intégristes catholiques. Ils sont comme les islamistes, ils sont pareils. La différence, c‘est la stratégie politique qui est menée et c’est la perception qu’on en a à travers l’histoire. Les uns sont vus comme des oppresseurs potentiels, comme Civitas. Les autres sont perçus comme des opprimés, suite à l’histoire de la colonisation. Et ils jouent sur cette image d’opprimés. L’autre raison, c’est que Civitas, comme les lefebvristes, ont un point commun avec les salafistes, c’est qu’ils sont honnêtes. Ils disent : « On ne veut pas de la laïcité, on veut lutter contre la démocratie. » On les voit arriver de loin.

Les Frères Musulmans, c’est complètement différent. Ils veulent lutter aussi contre la laïcité, la République, mais pour cela ils veulent l’instrumentaliser de l’intérieur. C’est la rhétorique d’inversion, ils récupèrent tout ce qui nous fait sens pour le retourner contre nous. La laïcité qu’ils détestent, ils s’en prétendent les défenseurs, le sexisme qu’ils prônent, ils disent que c’est une nouvelle forme de féminisme. Le CCIF, qui est la branche juridique, idéologiquement parlant, des Frères Musulmans, est incroyablement anti-laïque. Marwan Muhammad, son ancien directeur, n’a pas cessé de transgresser la laïcité, notamment en tenant des discours politiques dans des lieux de culte. C’est interdit par l’article 26 de la loi de 1905. La laïcité, il s’en fiche. Mais les Frères Musulmans en ont besoin pour faire avancer leur idéologie, parce qu’ils savent très bien qu’avec les discours portés par Civitas ou les salafistes ou les lefebvristes, ils n’y arriveront pas.

« Les Frères Musulmans veulent instrumentaliser la laïcité de l’intérieur. C’est la rhétorique d’inversion, ils récupèrent tout ce qui nous fait sens pour le retourner contre nous »

Avec la victimisation, le fait de se faire passer pour des opprimés et en plus de dire « nous sommes laïques ; si vous n’acceptez pas notre radicalité, c’est que vous n’êtes pas laïques », ils sont très forts car ils arrivent à obtenir le soutien d’une partie de la gauche qui les voit comme des opprimés. Quand on y réfléchit, depuis quand l’intégrisme, de quelque religion que ce soit, serait-il de gauche ? Par définition, l’intégrisme religieux est d’extrême droite. Ce sont des gens d’extrême droite. A la Manif pour tous, il y avait de nombreux intégristes musulmans, qui d’ailleurs naviguent autour du CCIF, qui ont été aux côtés des intégristes catholiques. De nombreuses associations islamistes sont officiellement alliées à des associations d’intégristes catholiques, pour lutter contre le droit à l’IVG, par exemple, au nom de Dieu. Ces mêmes associations islamistes se retrouvent invitées à être intervenantes dans des colloques universitaires, je pense à celui de Lyon [NDLR en octobre dernier], en tant qu’associations musulmanes, pour parler des discriminations et de la laïcité. À aucun moment, les organisateurs du colloque n’auraient pensé à inviter Civitas. Par contre, ils invitent des associations d’intégristes musulmans, tout ça car les repères ne sont pas les mêmes. A partir du moment où des gens se présentent comme musulmans, laïques, féministes, pour l’égalité, pour la liberté des femmes – plutôt pour la liberté des femmes moins que l’égalité d’ailleurs – et bien les gens, au lieu de creuser, se disent : « Magnifique ! » Ça permet de lutter contre l’extrême droite traditionnelle, contre le FN. Et on ne va pas creuser ce qu’il y a derrière.

Un exemple incroyable : vous prenez Mediapart. Edwy Plenel soutient énormément le CCIF. Pour argumenter son soutien, il se contente des tweets de Marwan Muhammad, et ce qu’il peut dire à certaines conférences publiques. Marwan Muhammad dit ceci, dit cela, donc il est un musulman modéré. C’est Mediapart qui a levé l’affaire Jérôme Cahuzac. Or, Jérôme Cahuzac a bien dit à l’Assemblée nationale : « Je n’ai pas de compte à l’étranger. » Si Edwy Plenel avait eu la même attitude, il n’aurait pas creusé puisque Jérôme Cahuzac avait démenti. S’il avait agi avec le CCIF comme avec Cahuzac, il aurait creusé, comme je l’ai fait.

« Les musulmans modérés, progressistes, sont peu entendus. J’ai fait la promotion d’une intellectuelle tunisienne progressiste et musulmane. Il y a eu des commentaires sur Facebook qui disent encore : Les progressistes, ils veulent déformer le Coran »

J’ai publié un article en cinq parties, très long, où j’ai démonté toute la rhétorique du CCIF, j’ai cherché les sources et fait le travail que Mediapart aurait dû faire. Il y a un aveuglement qui est volontaire, qui est fait pour lutter contre les clichés envers les musulmans mais qui ne fait que les entretenir mais aussi les développer. Edwy Plenel est du pain béni pour l’extrême droite, pour des gens comme FdeSouche qui disent : « Ils sont complaisants avec les intégristes musulmans et ainsi avec les musulmans. Edwy Plenel a raison, les Frères Musulmans ne sont pas des islamistes, ce sont des musulmans lambda. Donc tous les musulmans sont comme ça. »

VdH : Aujourd’hui, toute critique de l’islam est automatiquement assimilée à de l’islamophobie. Un spectacle tiré d’un texte de Charb a même été interdit à Lille et dans des théâtres à Avignon. Quelle conclusion en tirer ?

N.B. : Il y a quelques mois, j’avais écrit une lettre ouverte à Claude Askolovitch, à la suite de la pièce de Charb qui devait être jouée et pour parler aussi d’islamophobie. Je suis un grand pourfendeur du terme d’islamophobie. Ce que j’explique souvent, c’est que c’est un mot piège qui tend à rétablir le délit de blasphème sans le dire, qui tend à mélanger les critiques qu’on peut faire envers une religion en y incluant des actes et propos anti-musulmans qui eux sont effectivement condamnables par la loi. On se sert des actes et propos anti-musulmans.

lettre ouv Pour le CCIF comme pour d’autres, il n’y a pas de problème à critiquer l’islam mais dès que quelqu’un le fait, on le taxe d’islamophobie. Quelqu’un peut critiquer l’islam car il n’aime pas l’islam, car il a la phobie de cette religion comme on peut avoir la phobie du capitalisme, tout ce que vous voulez. Mais, dans leur bouche, être coupable d’islamophobie, c’est quelque chose qui doit être condamnable moralement et légalement. Ils ont un rejet de la liberté d’expression tout en s’en prétendant les défenseurs. Le désir de museler toute critique qui peut être faite non seulement envers l’islam – car finalement peu de gens connaissent cette religion – toute critique envers les islamistes, est apparenté à de l’islamophobie. Ça entretient la frustration et la colère qui monte auprès de certains Français qui vont se diriger vers le Front national. Le FN, dans l’esprit de beaucoup de gens, n’a pas de complexes à critiquer les intégristes musulmans. Effectivement, il critique l’intégrisme musulman mais pour de mauvaises raisons, pour s’en prendre de façon plus générale aux musulmans. Ces personnes qui prétendent défendre les musulmans en défendant les islamistes, pour justement lutter contre le FN, font exactement l’inverse. Les intégristes musulmans sont l’autre face de la pièce de l’extrême droite. L’un entretient l’autre. Le FN a besoin du CCIF, le CCIF a besoin du FN. Et il y a les idiots utiles qui soutiennent les islamistes et qui font monter le FN. Il n’a jamais été aussi haut (pour différentes raisons évidemment) et a bonne presse auprès de beaucoup de gens.

« L’islamophobie est un mot piège qui tend à rétablir le délit de blasphème sans le dire, qui tend à mélanger les critiques qu’on peut faire envers une religion en y incluant des actes et propos anti-musulmans qui eux sont effectivement condamnables par la loi »

La droite républicaine et surtout la gauche ont du mal à mettre de bons mots, à critiquer ce qu’est l’intégrisme musulman et le port du voile. Et plus on va à l’extrême gauche, plus il devient compliqué pour eux de critiquer l’intégrisme religieux, musulman en tout cas. Les Français qui voient ça de l’extérieur prennent peur ; ils se disent qu’une partie des politiques soutiennent les intégristes musulmans puis, finalement qu’ils soutiennent les musulmans car désormais, dans leur esprit, les intégristes musulmans sont juste des musulmans. Alors ils pensent que c’est Marine Le Pen qui les protégera de cela. C’est pour ça que ce terme d’islamophobie est dangereux, que l’attitude de complaisance et d’aveuglement par méconnaissance est dangereux. C’est pour ça que je m’investis autant. Parce que j’estime qu’en luttant contre l’extrême droite islamiste, on lutte aussi contre le FN.

Le problème, c’est que les musulmans modérés, progressistes, sont peu entendus. J’ai fait la promotion d’une intellectuelle tunisienne qui est progressiste et musulmane. Il y a eu des commentaires sur Facebook qui disent : « Les progressistes, ils veulent déformer le Coran » et « Finalement, ceux qui ont tous compris, ce sont les salafistes, puisque de toute façon l’islam est rétrograde ».  Ce sont des discours d’extrême droite que les gens ne réalisent pas. Ils n’arrivent pas à comprendre que dans le mot « musulman », il y a différents courants, pas que des intégristes.

NB2Pour l’instant, les intégristes sont dominants, notamment sur le plan médiatique. Et ils ont réussi à faire passer l’idée que leur islam c’est l’islam véritable et que tout discours à côté qui vise à avoir une autre vision de la religion, beaucoup plus dans l’esprit du message du Coran, plutôt que tout prendre à la lettre, serait une vision dévoyée. Et que tout musulman progressiste est un musulman qui trahit sa religion, qui finalement veut s’axer sur un islam light pour pouvoir s’adapter à la République et au monde moderne. Ça sous-entend que l’islam est irréformable, incompatible avec la démocratie, que les vrais musulmans sont les islamistes et que les autres sont des traîtres. Ce discours, je l’entends tous les jours et pas seulement chez les islamistes et à l’extrême droite mais aussi chez les gens qui ont assimilé que le voile est quelque chose de normal, que le voile est musulman, que le discours du CCIF est un discours de défense des musulmans.

VdH : Bien que certains militants cherchent à exacerber le clivage gauche/droite sur le sujet de l’islamisation pour mieux taxer leurs opposants d’islamophobes, des personnalités de gauche comme Caroline Fourest, Michel Onfray, Jacques Julliard ou Elisabeth Badinter sont engagées dans ce combat contre le radicalisme religieux. On l’a vu aussi à l’occasion de la pétition contre l’antisémitisme musulman. Y voyez-vous le signe d’une prise de conscience collective ?

N.B. : Michel Onfray est quelqu’un d’assez à part, on a parfois l’impression qu’il dit tout et son contraire. Elisabeth Badinter est très cohérente depuis l’affaire du voile à Creil en 1989, c’est une des premières à avoir eu un discours clair sur le voile, ce n’est pas nouveau. Au sujet de la tribune des 300 contre l’antisémitisme islamiste, ce n’est pas une prise de conscience de ceux qui l’ont rédigée, ils ont déjà conscience de ça. C’est l’actualité qui a poussé à faire cette tribune, même si elle n’est pas parfaite. J’ai beaucoup écrit sur l’antisémitisme islamiste car j’y ai été confronté. Je ne suis pas juif, je suis d’origine maghrébine et de culture musulmane. Mais j’ai constaté des propos antisémites, on me qualifie par exemple « d’agent du Mossad ». L’antisémitisme est très fort depuis vingt, trente ans. Je vois que ça monte par rapport au conflit israélo-palestinien mais aussi par le prosélytisme des islamistes. Cet antisémitisme là est réel, il est grave et pourtant… il y a encore des gens qui veulent le relativiser. Encore une fois, on relativise car cela vient d’une population d’opprimés. On les dédouane soit en leur expliquant que ce n’est pas leur faute, soit c’est qu’on exagère car on est raciste.

Des gens comme moi, des Français d’origine maghrébine, de culture musulmane, qui dénoncent ces choses-là, ne sont pas aidés. Puisque des personnalités comme Edwy Plenel ou d’autres vont nous enfoncer. Les islamistes nous traitent de traîtres, Marwan Muhammad nous traite de néo-harkis, c’est très fort, quand on sait qui sont les harkis, quand on connaît leur histoire. Sur internet, on a droit à « collabeur », à « khobziste ». Khobz en arabe veut dire pain. Un khobziste est un arabe qui a accepté de trahir sa communauté pour une miche de pain, de l’argent ou un poste, etc. On nous traite aussi « d’arabe de service » et même de « bougnoule ». Il y a des propos profondément racistes, véhiculés par une partie des musulmans envers d’autres musulmans. Et on a des Mediapart, des UNEF, qui nous enfoncent puisqu’on serait assimilé à l’extrême droite et aux « Blancs », on trahirait notre communauté supposée pour nous « allier aux Blancs ».

« Depuis plusieurs années, on a l’extrême gauche – enfin une partie de l’extrême gauche car Lutte ouvrière ne défend pas les islamistes – qui nous assomme aussi. On est en train d’étouffer »

On se retrouve donc en plein milieu. Dans une lettre ouverte à Edwy Plenel, j’avais écrit que, pendant longtemps, on avait été pris en étau entre les islamistes et l’extrême droite traditionnelle : « Sale arabe, retourne dans ton pays », « Tu es un traître » etc. Depuis plusieurs années, on a l’extrême gauche –  enfin une partie de l’extrême gauche car Lutte ouvrière ne défend pas les islamistes – qui nous assomme aussi. On est en train d’étouffer. Quand on présente des musulmans progressistes, on veut les disqualifier, même des gens de gauche de bonne foi veulent les disqualifier en disant : « Ils n’ont rien compris à l’islam, tu prends le texte et tu l’appliques. » Ça devient très compliqué. Encore une fois, c’est pour ça que je milite, contre l’islamisme et le voile. Je m’attache beaucoup à dénoncer le voile et son idéologie rétrograde car il est au cœur de tout ça, il est la stratégie centrale islamiste, malgré la bonne foi de certaines musulmanes, ce n’est pas la question. Pour moi, en luttant contre ça, c’est une façon de lutter contre l’islamisme et l’extrême droite traditionnelle.

VdH : Le jeu du président de la République avec le religieux est ambigu. Récemment, les associations religieuses ont été exclues de la liste des lobbies. Or, cette liste révélait publiquement l’identité, les actions et le montant des actions menées par les groupes cultuels vis-à-vis des politiques. N’est-ce pas là la porte ouverte à l’entrisme islamiste souterrain ?

N.B. : La liste des lobbies incluant les religieux ne date que de 2016. C’était donc quelque chose de très récent. Par contre encore une fois, il faut distinguer le catholicisme de l’islam. Cette liste était surtout pensée pour les catholiques car il y a l’Église catholique, des évêques, des cardinaux, des prêtres, qui sont en contact avec des hommes politiques parce que le catholicisme est étroitement lié à l’histoire de France, qu’on le veuille ou non. Il y a des députés sensibles à ces questions de par leur histoire et leurs convictions personnelles. Je pense à des débats sur la bioéthique, sur le mariage pour tous, sur la fin de vie, sur le droit à l’avortement. L’Église catholique a eu une influence ou voulait influencer les décisions politiques, donc qu’elle figure sur la liste était normal. Les intégristes musulmans n’ont pas le réseau, l’histoire, les possibilités de faire du lobbying au niveau de l’État comme le fait l’Église catholique.

« Les Frères Musulmans sont dans une stratégie politique sur le long terme […] L’idée qu’ils ont, c’est de former des élèves, les mineurs d’aujourd’hui, car ils seront les décideurs de demain »

Ils ont créé de nombreuses associations cultuelles qui se présentent comme culturelles, un syndicat étudiant, des partis politiques, une myriade d’associations humanitaires, de soutiens scolaires et de loisirs, pour faire du lobbying, autrement dit du prosélytisme, par le bas. Ils veulent faire en sorte que la génération actuelle d’enfants et d’étudiants soit la future génération qui supprimera la loi de mars 2004. Les Frères Musulmans sont dans une stratégie politique sur le long terme, ce n’est pas le cas de Civitas ou des salafistes. Les Frères savent très bien qu’ils ne pourront jamais faire supprimer la loi de 2004 à court terme. L’idée qu’ils ont, c’est de former les élèves, les mineurs d’aujourd’hui car ils seront les décideurs de demain. En changeant la mentalité des jeunes Français, en influençant au maximum, il arrivera un moment où le lobbying au niveau politique sera possible, puisque les élèves d’aujourd’hui sont les députés de demain. On le voit d’ailleurs actuellement puisque des partis politiques ont émergé aux dernières élections législatives. Même s’ils ont fait moins de 1% des voix en général, leur volonté était de poser les balises pour avoir un jour ou l’autre de l’influence directement sur la politique nationale. Le fait d’avoir retiré les religieux de la liste des lobbies va permettre, non pas maintenant mais sur le moyen et long terme, aux intégristes musulmans de faire du lobbying comme les intégristes catholiques.

Interview réalisée par téléphone le 29 juin. 


Tous les articles de Naëm Bestandji sont à retrouver sur son site. 

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