Sur le Brexit et la démocratie : sans nous, les faux puissants ne sont rien ; sans eux, nous sommes tout

Ayant obtenu un nouveau report du Brexit, Theresa May n’a d’autre choix que celui de convoquer les élections européennes dans son pays. Une décision qui sonnera peut-être le glas de la sortie. Après un savant travail de sape politique, un combat contre le peuple, une pression de l’Union et une lâcheté des leaders pro-Brexit, il faut se résoudre à un triste constat : le Brexit a des chances d’échouer. 

En tant que Française, je ne devrais pas dire ça. En tant que passionnée du continent européen, je ne devrais pas dire ça. En tant que journaliste qui officie dans un pays qui se positionne pathétiquement à la 39e place dans le classement de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières, je ne devrais pas dire ça. Pourtant, dans une démocratie digne de ce nom, la peur d’être jugé par la société, par ses pairs journalistes, par le milieu de la presse qui préfère jouer au Shérif qui condamne le peuple plutôt qu’au Robin des Bois censé le défendre, ne devrait pas exister. La peur d’être catégorisé, vilipendé. La peur de parler, d’écrire ce qu’il ne faut pas dire, ce qu’il ne faut pas écrire. Même quand la vérité est criante.

En tant que Française, je ne devrais pas dire ça. Le Brexit n’est-il pas une affaire strictement anglaise ? Si tragiquement anglaise ? Rappelons-nous pourtant qu’en France, la trahison du peuple a déjà eu lieu en 2005. Les trahisons ont toutes la même odeur : une odeur âcre, piquante, amère en bouche et assassine pour l’esprit. La déception laisse place à la colère, la colère à la haine. Et ce sont ceux qui ont oppressé, qui ont verrouillé, qui ont voulu coudre les lèvres gonflées de la révolte, qui s’exclament ensuite : « Votre haine est immonde à nos yeux. Honte à vous ! » C’est vite oublier qu’aucune guerre, aucun combat n’a été gagné avec les doigts en cœur, les bougies et des manifestations pacifistes. Ces manifestations observées avec une bienveillance habile par les élites. Tant que le peuple reste à sa place, rien n’a de raison de changer. Cruelle vérité. Chaque bataille, à n’importe quelle époque, a nécessité un cœur guerrier, une envie d’en découdre, pour mieux retrouver la paix.

Du sommeil des trahis

Trahison pour l’âme humaine également, qui se cabre face à l’injustice qui l’écrase chaque jour. Pour chaque individualité qui a compris qu’elle avait été dédaignée, ignorée, flouée. Reculez, il n’y a rien à voir. Le peuple anglais s’est trompé. Il n’était qu’un enfant perdu. Un enfant des rues. Un Tom Sawyer des temps modernes. Un Poil de Carotte désobéissant qui devait se faire tirer les oreilles et ramener dans le droit chemin.

Heureusement, les parents auto-revendiqués – élites en tous genres – veillaient au grain. Le tour de manège est fini. Au tour du peuple de faire le ménage. Descendez, rentrez chez vous et dormez sur vos deux oreilles, ce n’était qu’un mauvais rêve, nous nous occupons de tout. Consommez, jouez, oubliez, simulez votre bonheur avec les armes du capitalisme mondialisé et les quelques tours de magie d’une société en perte de sens mais non en perte de profits. Le divertissement, au sens de Pascal, est bien là pour aider à supporter notre condition d’être humain, ce poids de la vie, pour nous permettre d’échapper quelques instants, quelques années, à cette effroyable difficulté qu’il y a à être soi. Mais si ce divertissement est presque aussi vital pour l’être humain que ses fonctions primaires, il a vite été transformé en arme par les puissants sur les faibles, pour pérenniser une situation intrinsèquement injuste.

« Taisez-vous. Taisons-nous ? Plus un mot, plus un vote, plus une voix, plus un cri. Finalement, la robotique a dix ans de retard : les humains ne sont-ils pas déjà considérés comme des robots, froids, dénués d’émotions, de maturité, d’intelligence, au point d’être méprisés et leurs décisions balayées ? »

Ceux qui ont tout pourraient très bien ajouter à ceux qui n’ont rien : « Votre vie ne vaut pas la peine d’être vécue, votre voix d’être écoutée. » Et le plus grand cynisme se cache dans les mots galvaudés de « libre-arbitre », pour justifier le rejet d’un peuple à qui on a ôté tout espoir, pour nier la part de responsabilité des dirigeants. Quand une âme et un cœur sont dans un tel état d’abandon, quand un homme sent palpiter sous sa peau le poison du désespoir, quand chaque respiration est un effort, le libre-arbitre sert de prétexte pour le laisser dépérir. Dépérissez, peuples rebelles, mais en silence, s’il-vous-plaît.

Taisez-vous. Taisons-nous ? Plus un mot, plus un vote, plus une voix, plus un cri. Finalement, la robotique a dix ans de retard : les humains ne sont-ils pas déjà considérés comme des robots, froids, dénués d’émotions, de maturité, d’intelligence, au point d’être méprisés et leurs décisions balayées ?

La démocratie n’est plus le pouvoir du peuple. Elle n’est que la représentation de la volonté d’une élite qui entend parler à la place de millions d’hommes et de femmes. Des puissants, si faibles, si petits au fond, dans une tour d’ivoire, qui manœuvrent dans l’ombre puis assènent, tels des Dieux intouchables, leurs rayons aveuglants à la ‘plèbe’ agonisante.  

Populisme : le terme tabou

La démocratie n’est plus le pouvoir du peuple. D’ailleurs, ces deux mots effraient. Le terme populisme encore plus. Bien que l’URSS soit morte depuis près de trois décennies, la peur du sanguinaire qui fait couper des têtes, qui serait soumis à une brutalité primaire, perdure. Ou la peur du grand méchant loup fasciste qui se cacherait derrière chaque peuple, chaque individu qui ne veut pas se dissoudre dans la grande marmite mondialisée.

Existe-elle encore, cette démocratie ? Les institutions libérales telles qu’on les vend aux citoyens chaque jour, chaque minute, comme une rengaine, comme un vieux disque rayé qu’on repasse en boucle par peur d’en déballer un nouveau, sont-elles la fin inéluctable de l’humanisme ? Elles sont en tout état de cause l’horizon que les élites veulent indépassable, avec le culte du libre-échange des biens, capitaux et humains. Des institutions libérales qui asservissent les individus en les déracinant, en les caressant avec des gifles, en les giflant avec de fausses tendresses, en leur donnant des os tout en leur faisant croire que c’est le meilleur morceau.

La dérive des institutions libérales

Comme des oiseaux qu’on jetterait chaque jour du haut d’une falaise après qu’on a pris soin de leur couper les ailes ou qu’on les a gardés enfermés trop longtemps. Jacques Prévert ne se trompait vraiment pas en affirmant : « Un seul oiseau en cage, la liberté est en deuil. » Le peuple est en cage et la liberté n’est plus qu’un mirage.
Et qui mieux que Nietzsche, dans le Crépuscule des idoles, a brillamment décrit ce processus de dérive. Pour lui, la Liberté est un combat permanent : « Les institutions libérales cessent d’être libérales dès qu’elles sont acquises ; ensuite, rien n’est plus systématiquement néfaste à la Liberté que les institutions libérales. On ne sait pas trop à quoi elles aboutissent. Elles érigent en système moral le nivellement des cimes et des bas-fonds, elles rendent mesquin, lâche et jouisseur. En elles, c’est l’animal grégaire qui triomphe toujours. Libéralisme : en clair, cela signifie abêtissement grégaire. »

Le peuple acteur

L’abrutissement moderne des masses commence par la contradiction de leurs opinions, pour le refus même de les écouter. Nietzsche ajoute un peu plus loin ces quelques phrases qui seraient, à elles-seules, capables de provoquer le soulèvement spontané, sincère d’un peuple qui souffre, tremble et ne veut pas mourir. Un peuple qui est le cœur battant d’une nation, le réceptacle d’un passé inoubliable et l’acteur qu’on veut empêcher de jouer le scénario du futur  : « À quoi mesure-t-on la liberté, chez les individus comme les peuples ? À la résistance qu’il faut surmonter, à la peine qu’il en coûte pour garder le dessus. Le type supérieur d’homme libre, il faudrait le chercher là où il s’agit constamment de vaincre la résistance la plus forte : à quelques pas de la tyrannie, tout près du seuil qui marque le risque d’asservissement. »

La démocratie n’est plus le pouvoir du peuple. Elle n’apparaît plus que comme un système à la carte, comme un pion que les élites acceptent d’avancer sur le grand échiquier quand cela leur convient, et de jeter sans pitié au feu quand cela leur déplaît. Le référendum de 2005 n’était qu’un avant-goût d’un mauvais drame qui trouve peut-être son paroxysme aujourd’hui au Royaume-Uni.

« Puisque les actions ne servent à rien, que les voix sont étouffées, les opinions diabolisées, que l’identité et le passé sont persona son grata, que la liberté n’est qu’un erzatz misérable, alors refusons, arrêtons-nous, lâchons prise. Et en lâchant prise, nous ne lâcherons rien. »

Le Brexit ne se réalisera sûrement pas. Ou mal, très mal. Monstre sclérosé et fossilisé, l’Union européenne bouge encore. Comme un pauvre guignol qu’on tenterait vainement d’animer, l’UE survit. Tout animal blessé est dangereux, en ce qu’il n’a rien à perdre et tentera d’entraîner qui il peut dans sa chute. Une coquille vide qui n’a cependant pas réussi à faire oublier combien l’Europe était un noble concept, combien sa diversité d’identités et de cultures s’entremêlait avec une histoire commune, au sein d’une même civilisation.

Alors que faire face à cette calamité ? Peut-on encore se battre ? Doit-on encore même se battre, pour regagner notre liberté et notre décence d’hommes et de citoyens ? Doit-on se muer en ces guerriers comme l’écrit Nietzsche ?

Ou au contraire, peut-on lutter sans agir, en résistant passivement mais de façon intransigeante ? Puisque les actions ne servent à rien, que les voix sont étouffées, les opinions diabolisées, que l’identité et le passé sont persona non grata, que la liberté n’est qu’un erzatz misérable, alors refusons, arrêtons-nous, lâchons prise. Et en lâchant prise, nous ne lâcherons rien. La véritable liberté ne peut être qu’un combat multifacette : mental, philosophique, intime, collectif. Sans nous, les donneurs de leçon ne sont rien. Sans nous, les faux puissants ne sont rien. Sans eux, nous sommes tout.

Et face à cette souffrance de la vie, à cette insupportable sensation de trahison permanente, à cette lourde mélancolie qui pèse sur les épaules de l’Homme moderne à qui l’on a fait croire qu’il possédait tout mais qu’il n’était rien, Maxime Gorki répondrait, comme dans son roman Les Vagabonds : « Chaque homme qui lutte avec la vie, qui est vaincu par elle et prisonnier de sa boue, est plus un philosophe que Schopenhauer, parce que jamais une idée abstraite ne prendra une forme aussi précise et imagée que tire d’un cerveau la souffrance. »

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