Général de Villiers : l’autorité, l’humain… et le bon sens

Le général Pierre de Villiers a publié chez Fayard un second livre après le succès de Servir (2017). Qu’est-ce qu’un chef ? n’ébauche pas seulement les grands traits de ce que devrait être un dirigeant digne à toutes les échelles de la société. Il tente un diagnostic sur notre monde en crise et en identifie les besoins.

pierre de villiers - livre

Non, la frénésie littéraire du général de Villiers ne relève pas de l’instinct de vengeance. C’est tout juste si son bras de fer avec Emmanuel Macron en juillet 2017 apparaît en filigrane de Qu’est-ce qu’un chef ?, paru en novembre dernier. Le contexte national et international motive bien davantage l’ancien chef d’état-major des armées, lequel précise d’emblée vouloir « demeurer un passeur d’unité et d’espérance sans rancœur ni polémique ». Bien sûr, dans ce portrait du chef idéal que dessine Pierre de Villiers, celui qu’il a tenté d’être, celui aussi qui cueille le fruit de toute une vie d’expérience et en retire la sagesse, il est toujours possible de lire en creux la critique d’une manière de diriger qui est celle de l’actuel – et inexpérimenté – président de la République. Au regard de l’analyse contenue dans l’essai, nul doute que ses prédécesseurs directs à l’Élysée ne valaient guère mieux.

Pierre de Villiers constate la complexité croissance du monde. Il observe avec inquiétude l’avancée de la robotisation et l’avènement quasi-inéluctable du transhumanisme, dans l’indifférence de nos élites. La décision et le sens des responsabilité se sont entre-temps dilués dans la technocratie. Avec ses normes enchevêtrées et la « réunionite » qui la caractérisent, la technocratie n’accouche pas de chefs, ceux-là même qui possèdent une vision sur le long terme et une détermination à agir. Dans la vie publique, où les échéances électorales imposent leur rythme, la distinction chère aux militaires entre la tactique et la stratégie est en passe de disparaître. Pierre de Villiers conçoit dès lors le retour des chefs authentiques à tous les échelons de la société, en politique ou en entreprise, comme solution pour remettre de l’humain au cœur d’un système déréglé par une science sans conscience.

« Le général de Villiers observe avec inquiétude l’avancée de la robotisation et l’avènement quasi-inéluctable du transhumanisme, dans l’indifférence de nos élites. La décision et le sens des responsabilité se sont entre-temps dilués dans la technocratie »

Les qualités du chef

Tout chef détient, en premier lieu, l’autorité. Si l’on s’en réfère à son étymologie, cette qualité ne doit jamais conduire à la toute puissance hiérarchique. Exercer l’autorité, c’est contribuer à renforcer une équipe et à l’élever vers l’excellence. Fort d’une telle capacité à améliorer le sort commun, le chef, qui est toujours « un gros travailleur » quel que soit son talent initial, doit être efficace dans l’exercice de ses responsabilités. Son charisme repose concrètement sur sa force d’expertise et d’entraînement. Pierre de Villiers estime qu’il lui est indispensable d’être, d’une part, maître de son temps en conservant la main sur son agenda, d’autre part en mesure de mener toutes les étapes de la prise de décision : la conception, la îconviction, la conduite et le contrôle. Dans un monde irrigué par la communication, le chef se distingue encore par sa capacité d’action au service d’un objectif. « En matière opérationnelle, écrit l’ancien CEMA, l’objectif doit l’emporter sur l’annonce, faute de quoi celle-ci risque de neutraliser l’effet recherché. »

Derrière les bons réflexes du professionnel du commandement, gouvernent les qualités humaines. Qu’est-ce qu’un chef ? leur réserve une large place. « On ne naît pas chef, on le devient par le travail et par l’effort, mais surtout par l’écoute, le respect et l’estime des autres » prévient le général de Villiers avant de répéter, un peu plus loin dans ses écrits, qu’on le devient aussi « par la confiance et l’amour des autres ». Ce savoir-être reste le gage de l’acceptation de son autorité et de sa réussite. Réfléchi, structuré mais surtout prévoyant, il veille à maintenir des relations humaines sincères avec tous ceux qui sont placés sous sa responsabilité, pour mieux les écouter, les comprendre, les réconforter et les encourager. De la relation de confiance établie entre le chef et ses équipes découle la transparence de celui-là et la loyauté de celles-ci. La bienveillance est le maître-mot. Fuyant la polémique, le cynisme, la haine comme l’orgueil, le chef trouve dans la dignité et l’humilité les meilleures balises de sa conduite.


« Pierre de Villiers ne propose pas de programme mais une méthode. Savoir rétablir l’autorité des vrais chefs, ceux qui sont encore capables de définir une stratégie à long terme et de prendre la bonne décision »

L’univers frénétique – faussement cool – des start up ne doit pas faire perdre de vue que travailler est avant tout servir. Le message du général de Villiers s’élargit pour toucher chaque individu, même ceux qui sont placés en situation d’être commandés. Le sens du travail se situe dans le service d’autrui, l’apport de sa pierre à l’édifice commun.

Un livre utile mais un effort vain ?

Qu’est-ce qu’un chef ? n’est certes pas un grand essai, de ces ouvrages qui marquent une époque ou bouleversent la vie des idées, parfois celle des hommes. Ce n’était sans doute pas là son objectif. Les conseils dispensés par l’officier émérite s’apparentent parfois à un cours de développement personnel quand ils ne sont pas tout bonnement frappés du sceau du bon sens. Il s’en dégage tout de même, au fil des pages, une énergie vivifiante. Comme une chimie de l’action qui ne saurait laisser indifférent le lecteur.

La modération scrupuleuse et la bienveillance du général cèdent la place, dans les ultimes chapitres, à une critique sévère mais percutante de notre société et des politiques menées. Derrière le militaire apparaît le citoyen de Villiers. Nous ne dirons pas le politique, puisque l’intéressé, inconsidérément cité au cœur de la crise des Gilets Jaunes comme recours potentiel, exclut tout engagement. Il ne s’agace pas moins de la disparition des services publics en milieu rural, déplore l’économisme ambiant, la dilution de la souveraineté dans une Union européenne qui gagnerait à privilégier la coopération plutôt que de poursuivre l’uniformisation stérile. Il reconnaît ouvertement le creusement des inégalités engendré par le libéralisme mondialisé.

Face à ces défis, Pierre de Villiers ne propose pas de programme mais une méthode. Savoir rétablir l’autorité des vrais chefs, ceux qui sont encore capables de définir une stratégie à long terme et de prendre la bonne décision. « Commander, c’est précisément refuser la facilité et la fatalité du non-choix. C’est prendre le chemin le plus rapide, au carrefour décisif, au moment opportun » rappelle celui dont les décisions pouvaient sauver ou mettre en péril la vie des hommes engagés pour la France. Pour cela, il devra échapper à l’écueil trop bien connu de l’esprit de cour, de la stérile flatterie qui accompagne ces dirigeants trop avides de concentrer les pouvoirs en leurs mains. Il s’efforcera de recréer de la cohésion sociale en décelant mieux les talents de chacun. Il s’attaquera aussi à la technocratie qui alourdit les procédures et noie les décisions ; à l’esprit tacticien qui laisse s’accumuler les problèmes sur le dos des générations futures ; à l’abandon des souverainetés nationales qui inquiète et déstabilise les sociétés ; à la technologie sans limite qui nous conduit au transhumanisme autodestructeur. Il laissera enfin s’exprimer en lui « l’intelligence d’instinct » qu’ont su développer les meilleurs des chefs.

Le livre du général Pierre de Villiers sera lu dans les hautes sphères du pouvoir, n’en doutons pas. Son message sera-t-il entendu ? Jugement réservé.


Référence : Général d’armée Pierre de Villiers, Qu’est-ce qu’un chef ?, Fayard, 2018, 253 pages. Prix éditeur : 20,90 EUR.

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