Les Gilets jaunes : «Ce sera une guerre d’usure»

Les derniers chiffres du ministère de l’Intérieur font officiellement état de 106 000 manifestants dans toute la France, dont 8 000 à Paris pour le rassemblement des Gilets jaunes du 24 novembre. Alors que les images télévisées, diffusées en boucle, laissent croire au chaos, la réalité était beaucoup plus nuancée dans la Capitale. Reportage au cœur de la famille Gilets jaunes, lors d’une journée pas ordinaire.

Samedi 24 novembre, 11 heures 45. Un jeune homme brun, solitaire, arborant un gilet jaune, se tient sur le quai du métro 6 à Montparnasse. Il détonne parmi ceux qui comme lui s’apprêtent à prendre la ligne 6. Un détail pourtant interpelle : personne ne lui prête une grande attention. Encore une minute et sa silhouette longiligne va s’engouffrer dans le métro : direction la place de l’Étoile. Il rejoint ainsi la foule de ses frères de combat que ni la pluie fine et pernicieuse – celle qui glace les os et vient salir les pavés – ni le froid mordant n’arrêtent. En début d’après-midi, le Champs de Mars est presque désert… car déserté. « Tout le monde reflue vers les Champs ! », lance un militant entre deux âges, lui aussi vêtu du caractéristique gilet jaune. En effet, l’atmosphère est bien différente sur la célèbre avenue parisienne. Vers 14 heures, une fumée noire s’échappe d’une barricade de fortune qui vient d’être montée. Au centre, les CRS font bloc, stoïques, statiques, alignés. Comme une armée en noir, dont on peine à voir les visages  sous les casques. Question de sécurité évidemment. Mais peut-être aussi pour éviter de croiser des regards révélateurs de leurs sentiments. Tout autour, des centaines de gilets jaunes avancent, reculent, un pas en avant, deux pas en arrière, trois pas en avant, demi-tour sur le côté. Drôle de ballet où l’on ressent fortement une tension, une détermination des deux côtés, mais pas la haine tant mise en exergue dans la plupart des médias.

« C’est une représentation de la population française. Alors, oui, il y a sûrement des gens d’extrême-droite, mais aussi d’extrême-gauche, il y’a de tout et, je l’espère, même d’anciens macronistes déçus. C’est le peuple ! » (Alexandrine, Gilet jaune)

Alexandrine et Bruno représentent bien cette immense majorité déterminée, en colère mais pacifique, bien loin des clichés de la bande de manifestants assoiffée de sang. Le couple est venu en train de Normandie (près d’Evreux) spécialement pour manifester à Paris. « Ce n’était pas facile pour nous de venir car nous avons des enfants mais ce sont mes parents qui les gardent », commence la jeune trentenaire au sourire pétillant. Pour elle et son époux, il était important de participer à ce mouvement populaire, il en allait de leur conscience citoyenne : « Je suis engagée, je publie beaucoup sur Internet, je relaie des informations. Ma famille bloque le rond-point de Malbrouck ! »

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Les CRS ont fendu le groupe des Gilets jaunes qui se tenaient éparpillés le long de l’avenue des Champs Elysées (Photo: : Voix de l’Hexagone)

Un peu plus tard, un jet de gaz lacrymogène la sépare pendant vingt minutes de son mari. Après un appel depuis un autre téléphone – la faute à son propre appareil déchargé – les retrouvailles se font dans la joie. Inquiet, les yeux rougis par le retour de gaz, Bruno ne regrette cependant pas d’être venu même si les conséquences ont été immédiates. Alexandrine non plus : « J’ai ça dans le sang ! »

Un soutien intergénérationnel

Quelques mètres plus loin, une retraitée se tient à l’écart mais observe les événements avec attention. A soixante-dix ans passés, cette charmante vieille dame affirme « soutenir le mouvement sur le fond, mais craindre les casseurs ». « Qui va payer l’addition après ? », se désole-t-elle. Et d’ajouter : « Bien sûr que je suis avec eux sinon, moi aussi on m’a plumé ma retraite, je l’ai bien ressenti ! » Les casseurs auxquels elle fait référence, cette poignée d’agités excités par la violence, on les reconnaît facilement. Black-blocks ou casseurs « amateurs » venus chercher la baston, qui sait ? L’expression quasi extatique qu’on lit sur leur visage alors qu’ils sont pris dans un tourbillon de violence est éloquente. S’ils sont petits par le nombre, ils sont grands par leur capacité de nuisance et surtout leur capacité à discréditer le mouvement aux yeux des médias avides d’une image choc. « Faites attention à vous ! », ajoute d’une voix inquiète la retraitée en posant une main sur notre épaule alors qu’elle jette un coup d’œil à l’épais nuage noir qui s’échappe de la barricade pour venir se mêler à la grisaille du ciel automnal.

Une gronde authentiquement populaire

Tout à coup, au centre de l’avenue, des cris : « Repliez-vous, courez ! » Tel un essaim d’abeilles, les Gilets jaunes s’éparpillent en haut des Champs-Elysées alors que des jets de gaz lacrymogènes ont été lancés en arrière du sens du mouvement. Accrochée au pilier d’un feu tricolore, Peggy ne décolère pas. Cette sémillante quadragénaire est venue de Chantilly avec son mari en voiture. Ils se sont arrêtés à Saint-Ouen et ont ensuite pris le métro. Tout en tripotant son écharpe qui lui sert de (vain) rempart contre les gaz, Peggy ne mâche pas ses mots : « Tout était calme avant qu’ils [les CRS] n’arrivent, fulmine-t-elle. Nous avons six enfants et nous travaillons comme des chiens avec mon mari ! Dans d’autres pays européens, ça commence aussi à chauffer. Ce n’est pas avec une prime de vingt euros qu’Emmanuel Macron va nous avoir ! Je ne suis pas Jacquouille la Fripouille à qui on jette un os de poulet ! »

« Ce n’est pas avec une prime de vingt euros qu’Emmanuel Macron va nous avoir ! Je ne suis pas Jacquouille la Fripouille à qui on jette un os de poulet ! » (Peggy, manifestante)

Pour elle, il était indispensable d’être présente ce samedi. La ténacité du gouvernement ne l’effraie d’ailleurs pas. Tout en secouant ses boucles brunes, elle affirme : « Le peuple ne cédera pas. » Cet optimisme, on le retrouve chez la majorité des manifestants. On retrouve aussi et surtout cette façon de s’exprimer : « Le peuple », « nous ». Bien loin des manifestations calibrées, normées et sur lesquelles les partis politiques et syndicats ont la main mise, le rassemblement des Gilets jaunes frappe par son authenticité. Stéphane, 32 ans, est venu tout seul d’Argenteuil. Contrairement à d’autres, il a prévu des lunettes de ski, pour se protéger des gaz. Le ton est plus posé que celui de Peggy mais la détermination est tout aussi grande : « Le gouvernement prend le peuple pour des cons. Il ne met même pas les formes pour le faire. » Le jeune homme est présent sur les Champs depuis 11 heures et ne compte pas s’en aller de sitôt. « L’opinion internationale devrait plus s’intéresser à ce qui se passe actuellement en France. Il y a ici des gens de tous horizons sociaux, de tous âges », ajoute-t-il. Pour lui, c’est un trop plein de ressentiment, de sentiment d’injustice, de dédain des élites et d’affaires qui collent à la peau du gouvernement qui ont aussi fait déborder le vase, « l’affaire Benalla », et « le grand mépris du gouvernement envers le peuple ».

« C’est une représentation de la population française. Alors, oui, il y a de tout, des gens d’extrême-droite mais aussi d’extrême-gauche et, je l’espère, d’anciens macronistes déçus. C’est le peuple ! » (Alexandrine, manifestante)

Comme Peggy, il pense que ce mouvement populaire va gagner : « Si on refait ça tous les week-ends, on va gagner. Ce sera une guerre d’usure ! » Ce qui frappe chez lui comme chez la grande majorité des autres Gilets jaunes, c’est cette indépendance et cette défiance vis-à-vis des partis politiques et des syndicats. Une opinion partagée par Alexandrine, qui se sent insultée quand elle entend certains dirigeants assimiler le mouvement au FN : « C’est une représentation de la population française. Alors, oui, il y a sûrement des gens d’extrême-droite, mais aussi d’extrême-gauche, il y’a de tout et, je l’espère, même d’anciens macronistes déçus. C’est le peuple ! » Et de conclure d’un ton tranché : « On n’a pas besoin des syndicats ! »

Du côté des CRS, la réalité est là aussi plus nuancée que ce que certains médias poussent à le penser. D’abord, car ces hommes et femmes ont reçu des ordres, auxquels ils sont forcés d’obéir. Conscients d’être des tampons, des fusibles et des exutoires à la colère des manifestants, quelques-uns ont même affirmé leur soutien aux Gilets jaunes sur les réseaux sociaux. C’est le cas plus généralement de membres des forces de l’ordre en France, eux aussi pressurés et abandonnés. Si, comme le dit Stéphane, « ils chargent vraiment, et visent même n’importe comment », d’autres Gilets jaunes – et ils sont nombreux – vont à leur rencontre près de l’Arc de Triomphe, pour discuter.

« Beaucoup viennent nous voir et nous parler. Evidemment, certains sont parfois énervés car ils ont reçu des gaz. Mais ils ne sont pas foncièrement méchants. C’est toujours une poignée qui casse » (Témoignage d’un CRS)

De ce côté de la manifestation, loin du cœur battant de la barricade où les tensions sont exacerbées, les manifestants et CRS conversent, dans une atmosphère bon enfant, trop peu mise en avant. Pas de haine ou de tension, mais des revendications expliquées, des peurs affirmées (notamment celle des casseurs). Un CRS témoigne dans ce sens : « Beaucoup viennent nous voir et nous parler. Evidemment, certains sont parfois énervés car ils ont reçu des gaz. Mais ils ne sont pas foncièrement méchants. C’est toujours une poignée qui casse. »

Comme on aimerait voir plus de vidéos et de photographies montrant ce Gilet jaune d’un certain âge enveloppé dans son drapeau tricolore en train de discuter calmement avec un CRS ouvert. Car, au fond, la majorité des manifestants savent que leurs véritables adversaires, ceux qui ont le pouvoir, ceux qui ont la liberté, ceux qui ont le choix, ceux qui les jugent, ceux qui tiennent les rênes pour décider du cours de la destinée de millions d’hommes et de femmes, ne se montrent pas au milieu des nuées blanches et étouffantes des gaz lacrymogènes. C’est le cri de la rue contre le silence des salons feutrés de l’Elysée.

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