Journée « Gilets Jaunes » : quand les nantis toisent le bas peuple

L’opération « Gilets Jaunes » du 17 novembre 2018 a mobilisé officiellement 287 000 personnes partout en France. Sans leader, sans soutien syndical, le plus souvent sans déclaration en préfecture, les manifestations ont favorisé l’expression de la colère sourde des territoires. Le plus inquiétant est pourtant la réaction abjecte de leurs détracteurs.

Selon le fameux mot de Karl Marx, l’histoire se répète toujours deux fois : d’abord comme tragédie, ensuite comme farce. L’opération « Gilets Jaunes » organisée le 17 novembre 2018 à partir des réseaux sociaux, sans soutien politique ni syndical officiel, pourrait être considérée comme une parodie de jacquerie. Les portes de l’Élysée en vue, les manifestants peu nombreux dans la capitale n’ont pas pris d’assaut le symbole du pouvoir républicain. Loin d’un 14 juillet 1789, loin de cette journée du 10 août 1792 où les parisiens allèrent déloger le roi Louis XVI du palais des Tuileries. Cet élan de colère exprimé hier n’aurait été qu’une anecdote sympathique si ses virulents contempteurs ne s’étaient pas enfoncés eux-mêmes, plus gravement, dans la farce.

« Élus, journalistes, prétendus intellectuels et militants politiques en roue libre ont laissé parler leur cœur pour dire tout le mal qu’ils pensaient de ces Français des territoires venus bloquer ici un rond-point, là une autoroute, ailleurs un centre commercial »

Au XIXe siècle, le mépris des élites bourgeoises ou nobiliaires pour le petit peuple trouvait une explication dans l’héritage laissé par la vieille société des réseaux féodaux et des privilèges institués. Ce mépris, qui avait justifié en partie le suffrage censitaire, relevait alors de la faute tragique : l’incapacité de tirer des leçons de la Révolution française et de comprendre l’aspiration démocratique du peuple devenu souverain. En 2018, la télévision et les réseaux sociaux nous offrent pour spectacle l’un de ces bégaiements absurdes de l’histoire. Élus, journalistes, prétendus intellectuels et militants politiques en roue libre ont laissé parler leur cœur pour dire tout le mal qu’ils pensaient de ces Français des territoires venus bloquer ici un rond-point, là une autoroute, ailleurs un centre commercial. Pourquoi, après tout, quand tout va bien pour soi-même, essayer de comprendre ces milliers « de limités du bulbe insignifiants », (Tweet d’un adhérent En Marche) ce regrettable « poujadisme » (tweet de Bernard-Henri Lévy) ?

Manipulation(s)

C’est un stratagème bien connu des lecteurs du célébrissime opuscule d’Arthur Schopenhauer L’Art d’avoir toujours raison. Si vous manquez d’arguments solides, autant tuer le débat (en votre faveur bien sûr) en attribuant à votre adversaire une étiquette infamante par nature. C’est ce qu’ont tenté de faire en amont tous les opposants acharnés à la colère des « Gilets Jaunes », le plus souvent soutiens avoués de La République En Marche et de la politique d’Emmanuel Macron. Les « Gilets Jaunes » ont donc été d’emblée repoussés dans le camp aux contours commodément lâches de « l’extrême droite ». Et quand ce n’était pas de simples « beaufs » (obsession semble-t-il du journaliste de Libération Jean Quatremer), ou des « abrutis » (dessin de Xavier Gorce, Le Monde) les « Gilets Jaunes » étaient tout bonnement accusés de remettre en cause la transition énergétique par l’utilisation de leurs véhicules diesel… Un argument relayé abondamment par le gouvernement Philippe qui justifie par ce biais le maintien de la hausse des taxes sur les carburants, déclencheur de la colère populaire. Un élan écologique qui prête à sourire quand on sait que la France, incapable de respecter ses engagements de l’accord de Paris, refuse toujours de taxer le kérozène consommé par l’avion, le moyen de transport fétiche de l’élite mondialisée et accessoirement l’un des plus polluants de la planète… Un ancien secrétaire d’État socialiste (sic) oublié de tous, François Loncle, en appelle au CSA pour que les médias cessent de donner la parole aux contestataires… Guère plus subtils, d’autres ont feint de s’alarmer que la colère soit récupérée par le Rassemblement National. D’autres encore ont craint que les manifestations n’engendrent des drames, comme cet utilisateur de twitter sous pseudonyme expliquant qu’il aimerait bien rouler sur les « Gilets jaunes » (humour fin s’il en est !), tout en déplorant après coup l’accident mortel qui a coûté la vie à Chantal, une manifestante savoyarde de 63 ans. Le mouvement des « Gilets Jaunes » a bien été entaché de manipulations diverses de l’opinion. Mais certainement pas dans le camp des révoltés.

Ignominie

Les déclarations des « Gilets Jaunes » dans les médias frappent par leur sincérité. Loin des discours politiques et syndicaux préformatés des manifestations traditionnelles, ces témoignages sont des cris de colère spontanés. Il y a de tout, évidemment. De la clairvoyance, de la mesure, mais aussi des raccourcis, des exagérations, parfois des difficultés d’expression ou des imprécisions. Parfois aussi, hélas, des propos inadmissibles, allant jusqu’à l’insulte raciste ou homophobe contre des passants. Plus large est un rassemblement, plus variée, insaisissable et incontrôlable la population qui s’y trouve. Oublier cette dimension et monter en épingle quelques incidents épars pour ôter légitimité et fondement à un mouvement de révolte relève, là encore, de la manipulation. D’autant que les blessés recensés sont des « gilets jaunes » victimes de conducteurs qui ont tenté de forcer des barrages, un comportement bien plus grave que des écarts de langage.

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Français défavorisés et classes moyennes, surtout des provinces, se sont retrouvés un peu partout sur le territoire métropolitain et outre-mer. Horreur ! Cette simplicité, ce ton un peu rude des territoires oubliés a choqué le bourgeois. Comme au XIXe siècle. Sauf que les excuses historiques ne valent plus, 230 ans après la Révolution. Les privilégiés ne sont plus exactement les mêmes non plus. L’économie globalisée dont les centristes-européistes sont les protecteurs zélés a provoqué la fracture aujourd’hui bien connue du grand public grâce aux travaux de Christophe Guilly, entre autres. Désormais béante, elle s’est exprimée hier, 17 novembre 2018. D’un côté ceux que l’on sacrifie mais qui passent à la caisse, de l’autre ceux qui s’estiment être de bon droit les winners de la mondialisation. Les masques de décence que portaient ces derniers tombent peu à peu depuis l’avènement d’Emmanuel Macron à la tête du pays. Hier, délivrés de leurs dernières pudeurs, ils ont pu laisser libre cours à leur détestation d’une populace qui a le tort d’être moins instruite, moins diplômée, moins raffinée qu’eux, « analysent»-ils. Moins ouverte sur les voyages dans le monde aussi, la faute (qui sait ?) à un salaire trop bas. Un regard haineux et gonflé de préjugés sur une France qui souffre et qui est plus diverse qu’ils ne le pensent. Un minimum de curiosité, car il est vain d’attendre de leur part empathie ou humanisme, leur aurait peut-être fait découvrir que, dans les rangs des chômeurs, des smicards, des allocataires du RSA, se trouvent aussi des sur-diplômés et des déclassés. Que la marche funeste de l’économie libérale laisse dans le fossé bien des hommes et des femmes, de parcours, d’origines et de convictions divers. Que la vie d’un pauvre n’a pas moins de valeur que la leur.

« Plus large est un rassemblement, plus variée, insaisissable et incontrôlable la population qui s’y trouve. Oublier cette dimension et monter en épingle quelques incidents épars pour ôter légitimité et fondement à un mouvement de révolte relève de la manipulation »

Peu leur importe. Les Xavier Gorce, François Loncle, Jean-Michel Apathie, Bernard-Henri Lévy, Jean Quatremer et autres cyber-défenseurs anonymes de la macronie décadente sont enfermés dans la représentation qu’ils se font d’eux-mêmes (des sujets brillants) et de celle des gens qui souffrent (des fachos). Le Président de la République, premier visé par la révolte, s’est abstenu de réagir quant à lui. Le gouvernement n’a fait aucun commentaire sur le fond, se contentant de remarques sur les mesures d’ordre public. L’élite répond à la colère par l’arrogance et l’humiliation. S’en rend-elle seulement compte ? En appréhende-t-elle toutes les conséquences, par exemple lorsque, demain, elle réclamera encore que soit dressé un « barrage à l’extrême droite » en invitant ce peuple insulté à voter pour le « bon » candidat ?

« Cachez cette plèbe que je ne saurais voir ! » déclamaient ainsi en cadence, au soir du 17 novembre, les nantis de tous poils. La résurgence brutale des réalités dans leur champ de vision aurait pu (aurait dû !) provoquer chez eux des remises en cause. Il faut croire qu’ils en sont incapables.

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