GPA mode d’emploi : quelle stratégie de communication ?

Alors que la PMA pour femmes célibataires ou couples de femmes n’est pas encore autorisée, certains militants s’écharpent déjà sur le sujet de la GPA. La GPA est devenue, bien qu’on s’en défende dans les rangs politiques, un sujet de société digne d’être l’objet des luttes les plus acharnées. En revanche, la stratégie de communication de ses partisans est déjà en marche.

Aux abonnés absents des débats en France il y a quelques années, la gestation pour autrui (GPA) est petit à petit apparue, tant dans le champs politique que médiatique. Peut-on apporter une date claire et précise ? Non. Mais les opposants au mariage homosexuel diront que c’était là une conséquence logique, tout comme la PMA pour les femmes célibataires et les couples de femmes car, bien que le mariage ait perdu aujourd’hui de sa valeur et que bien que la procréation ne soit plus vue comme allant de pair avec l’institution maritale, la question de la famille reste tout de même liée à celle du mariage, pour une grande partie de la population.

Si le sujet n’est officiellement à l’ordre du jour dans aucun des partis politiques, dans les coulisses la guerre fait déjà rage, preuve que le débat existe bel et bien. Une fois cette certitude admise, il est intéressant de voir que ceux qui se battent, directement ou indirectement, pour sa légalisation et ceux qui témoignent d’une docilité sur le sujet alimentent au quotidien une communication bien rodée. Nul complotisme là-dessous, juste une stratégie en plusieurs étapes qui s’avérera probablement payante à moyen terme.

Préparer le terrain

La première étape consiste en un travail en amont pour hisser subrepticement le sujet au rang des questionnements de notre temps. On pourrait aussi appeler ça préparer le terreau pour qu’il devienne plus fertile. Autrement dit, pour que l’ensemble de la population commence à se laisser amadouer et pour que le doute s’immisce en elle. Ce travail en amont se joue sur plusieurs terrains et est mis en œuvre par divers acteurs. Les médias jouent sans conteste un rôle de transmetteurs entre les militants pro et anti, entre les citoyens engagés sur ce sujet et le reste des Français. Ils participent à l’entrée de la GPA dans le champ des débats, donc dans le champ des possibles politiques. Ils choisissent de mettre le sujet sur le tapis et de lui accorder une certaine importance, surtout sous un angle positif. Ils participent, en d’autres termes, à ce que Noam Chomsky appelle « la fabrication du consentement ».

Le but est de présenter des cas de « GPA heureuses », en omettant l’effroyable et terrifiant esclavage humain mondialisé qui est à l’œuvre. Récemment, les téléspectateurs de France 2 ont pu découvrir une longue interview (« 20h30 Le Dimanche », du 7 octobre 2018) avec Marc-Olivier Fogiel. BFM-TV a consacré au même Fogiel un reportage à l’intitulé éloquent : « Le combat d’un père » (13 octobre 2018). Combat laissant sous-entendre que, comme la GPA est interdite en France, les démarches doivent être entreprises à l’étranger, ce qui rajoute une contrainte supplémentaire à un processus déjà long et complexe. Les propos énoncés d’un ton bienveillant par la voix off ne sont pas anodins pourtant : « Une agence leur propose de choisir [une donneuse d’ovocytes] sur catalogue, avec photo, CV et patrimoine génétique. » La précision, par Marc-Olivier Fogiel, de la somme versée à la mère porteuse (qu’il qualifie lui de « femme porteuse »), 10 000 dollars, a de quoi interpeller.

« Cette étape de préparation en amont consiste donc à montrer, sous un jour favorable, des GPA ‘réussies’. En outre, elle suppose de faire appel, subtilement, à une forme de chantage émotionnel et sentimental. On cherche à faire pleurer dans les chaumières et à rassurer »

Mais c’est sans compter la suite du reportage où les photos du journaliste, des fillettes d’abord bébés puis enfants, s’enchaînent sur fond de musique mignonnette. Une photo du concerné enlaçant sa fille sur des notes de piano simples et douces. Enfin, le témoignage filmé de Marc-Olivier Fogiel qui témoigne de sa transparence vis-à-vis de ses filles, sur les conditions de leur naissance, tout en ajoutant : « Je ne sais pas ce qu’elles en ont retenu à ce moment-là, ce que je sais c’est que, depuis, dans leur cœur, tout est clair. » Tous les ingrédients positifs sont ajoutés savamment, sans surdose, pour éviter de réveiller la méfiance du téléspectateur : musique douce et pas trop entêtante, attitude claire, posée et sereine du protagoniste, photographies touchantes, enfants heureux. Que demande le peuple ? Ou plutôt, qu’en conclut-il en voyant ce reportage ? Que les enfants nés par GPA sont des enfants comme les autres, qu’ils ne sont pas moins aimés ni moins bien traités. Mais le débat n’est pas là, c’est tout le problème. Le reportage passe à côté du vrai sujet. Tout est mis en oeuvre pour montrer une vision enjolivée, édulcorée d’un phénomène qui touche aux tripes de notre humanité. Pour couronner le tout, la famille rend visite chaque année à la mère porteuse. Tout va pour le mieux.

Le rôle des médias

Cette étape de préparation en amont consiste donc à montrer, sous un jour favorable, des GPA « réussies ». En outre, elle suppose de faire appel, subtilement, à une forme de chantage émotionnel et sentimental. On cherche à faire pleurer dans les chaumières et à rassurer. On table sur le désir puissant qui ronge l’être humain qui souhaite avoir son enfant, biologiquement cela s’entend. On valorise ce désir d’être parent qu’on aurait jadis taxé d’orgueil biologique rétrograde.

L'OBS PMAMême constat dans un article de Madame Figaro du 15 octobre dernier : « Derrière la GPA, le désir profond d’être parent : ‘Il était impossible que je n’aie pas d’enfants’ » La reconnaissance, bien naturelle, de ce désir implique-t-elle de faire automatiquement appel à la science donc à des procédés médicaux et médicalisés pour y parvenir, surtout quand on n’a précisément pas de problèmes médicaux ? Les mots choisis en titre de Madame Figaro ne sont pas non plus innocents. La profondeur du désir entraînerait une légitimité admise d’office. Sans le dire ouvertement, la stratégie est de tabler sur le droit à l’enfant. Non reconnu juridiquement, ses contours concrets deviennent de plus en plus déterminés à travers les médias.

Dernier exemple : la Une de l’édition de L’Obs  des 15-21 mars 2018 bat des records en termes de fabrication du consentement et de propagande : un adorable chérubin allongé sur le ventre, qui sourit et dont le regard espiègle est dirigé vers le titre évocateur qui tombe comme un couperet : « PMA – GPA, les Français sont pour ! » Si les sondés sont pour alors… A ce propos, il est intéressant de noter la géométrie variable de certains médias en France qui, tour à tour, selon les sujets et les opinions qui sont les leurs, sacralisent ou diabolisent le consentement populaire. Ce dernier devient, par magie soit la preuve irréfutable du bien-fondé d’un sujet (GPA, PMA) soit au contraire de son caractère rétrograde (limitation de l’immigration, répression de la délinquance, refus du Traité constitutionnel européen en 2005…).

Créer un clivage réducteur et manichéen

La seconde étape intervient en parallèle de la première. Après avoir fait rentrer dans l’esprit des gens que la GPA est un sujet qui mérite d’être débattu, que tout le monde peut être satisfait de la situation, il faut parvenir à créer un clivage caricatural entre pro et anti-GPA. Cette étape n’est guère compliquée. On opère, à coups de culpabilisation et de lavage de cerveau, une inversion des valeurs. Avec un peu de fougue et de persuasion, ce procédé peut fonctionner pour quasiment tous les sujets. Parfois, les militants eux-mêmes participent à ce manichéisme, parfois ils en sont victimes. C’est le renard qui se mord la queue.

Parmi les anti-GPA, on compte de nombreuses personnalités de droite, d’extrême droite et des milieux catholiques. Evidemment, elles sont loin d’être les seules mais le but des pro-GPA est de les mettre en exergue – et d’oublier délibérément tous les opposants de gauche, athées, apolitiques – puisqu’ils sont les clients parfaits pour jouer le rôle d’opposants caricaturaux : un bonne dose de « bouffage de curés », agrémentée de piqûres de rappel sur les catholiques « qui n’ont pas trop leur mot à dire sur des sujets politiques car sinon ils violent la laïcité » et « qui feraient mieux de balayer devant leurs portes » et le tour est joué. Certaines personnalités de droite sont aussi aisément caricaturées et leur voix est automatiquement diabolisée.

« La pression sociale exercée sur les gens pour qu’ils choisissent un camp – les progressistes ou réactionnaires – est immense. Conséquences : les opposants actifs sont vilipendés. Quant aux opposants passifs, ils se taisent par peur d’être assimilés aux premiers »

Réduire le débat à un clivage gauche et droite est moins aisé car de plus en plus de voix s’élèvent à gauche pour dénoncer les manipulations du vivant. La pression sociale exercée sur les gens pour qu’ils choisissent un camp – les progressistes ou réactionnaires – est immense. Conséquences : les opposants actifs sont vilipendés. Quant aux opposants passifs, ils se taisent par peur d’être assimilés aux premiers.

La troisième étape, mais non des moindres, est plus concrète et sort du champ purement oratoire et intellectuel. C’est la théorie du fait accompli. C’est la partie de la stratégie contre laquelle on peut le moins lutter en pratique et qui est donc la plus efficace. Après avoir gagné la bataille des idées, il faut en effet gagner celle des actes. Là, ce sont les couples qui ont eu recours à la GPA à l’étranger qui entrent en jeu. Ce sont leurs situations individuelles qui, mises bout à bout, créent un maillage solide qui permet à la question de la GPA de gagner un large bout de terrain.

« La troisième étape est plus concrète et sort du champ purement oratoire et intellectuel. C’est la théorie du fait accompli. C’est la partie de la stratégie contre laquelle on peut le moins lutter en pratique et qui est donc la plus efficace. On ne peut refuser une existence légale à un enfant qui jouit déjà de son existence physique »

Il s’agit de la reconnaissance en France des enfants nés par GPA à l’étranger. La question de l’inscription à l’état civil ne se pose finalement même pas : l’intérêt de l’enfant prime sur tout le reste. On ne peut refuser une existence légale à un enfant qui jouit déjà de son existence physique. Les opposants à la GPA peuvent arguer qu’il s’agit d’une prise en otage par les couples concernés, mais cela ne change rien. L’argument de la présence de l’enfant se suffit à lui-même. On se souvient par exemple des propos malheureux du nouveau président des Jeunes Républicains Aurane Reihanian sur les « enfants nés par GPA qui ne devraient pas exister ». Cette théorie du fait accompli s’accompagne de l’idée que le droit ne sert qu’à gérer et canaliser des situations existantes et non à interdire quoique ce soit.

Des sondages favorables à la pelle

L’avant dernière étape remet les médias sur le devant de la scène. Après avoir préparé le terrain, mis en avant des cas « réussis et heureux » de GPA, fait l’autruche sur l’immense marché de ventres dans le monde (et ses conditions dramatiques), ému l’opinion publique, diabolisé les opposants, mis les acteurs politiques devant le fait accompli, il faut entériner l’idée qu’il y a un consensus populaire, pour ne pas sembler passer en force. Pour cela, on diffuse autant que possible les sondages favorables. Exemples : en juin 2017 un sondage Ifop pour France Info révèle que 6 Français sur 10 seraient favorables à la GPA pour couples hétérosexuels ; un autre sondage Ifop pour La Croix donne en janvier 2018 64 % d’opinions favorables ; en mars 2018 un sondage BVA pour L’OBS donne 55 % d’opinions favorables ; en juin 2018 un sondage Ifop pour l’Association des Familles Homoparentales retient le chiffre de 65% d’opinions favorables pour les couples hétérosexuels.

A chaque sondage, il convient de mettre en avant l’augmentation des opinions favorables en l’espace de quelques années pour que chaque Français resté en opposition sente qu’il est placé en minorité et qu’il finisse par suivre le reste du troupeau, pour ne pas apparaître comme une brebis galeuse. On appelle cela une pression idéologique. On voit que le train est sur le point de se mettre en marche et qu’on va devoir décider de monter ou de rester sur le quai, de participer au grand mouvement ou d’être taxé d’être réactionnaire.

Considérer le sujet comme clos

La dernière étape est la plus simple puisque le gros du travail de communication et d’endoctrinement a été fait. Il faut considérer que le sujet est clos, sans aucun retour en arrière possible. Sujet clos par une loi et, dans ce cas, il est vrai qu’on ne peut que rarement voire jamais revenir sur des droits qui ont été octroyés et qui touchent qui plus est à la personne. Sujet clos aussi dans le débat d’idées. Alors, les militants n’useront plus du jargon et du champ lexical du progrès puisque la pratique aura été légalisée. Ils utiliseront ceux du statu quo, de l’équilibre atteint et désormais intouchable, de l’évidence même (« comment a-t-on pu vivre sans cette avancée ? ») sur lequel on ne peut pas revenir. Pour condamner les quelques irréductibles, les mots employés seront donc plutôt : obscurantistes, ennemis de la démocratie, apôtres de la régression, passéistes (même si le passé est très récent). Tant que le sujet n’aura pas été tranché en faveur des « pro », les « anti » seront encore admis comme des rivaux, avec un statut d’opposants accepté (certes du bout des lèvres). Quand une légalisation aura eu lieu, la corde qui retenait le bateau sera rompue. Autrement dit, toute opinion divergente sera au mieux ignorée, au pire psychiatrisée.

Sachant que quatre des cinq étapes précitées ont déjà objectivement lieu de manière parallèle et complémentaire, on peut affirmer que ce qui n’est pas encore officiellement reconnu comme « sujet » politique et sociétal trouvera son achèvement avant même que les Français aient eu le temps de s’interroger profondément sur toutes ses implications.

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