Pamphlet et cris d’Onfray

Ce qui est drôle en France, c’est cette extrême capacité à jouer les caméléons. A tirer à boulets rouges – par la plume, les images ou même la guillotine – sur une figure représentant l’autorité et qui nous semble si indigne qu’elle a perdu le droit à toute considération. Et puis à effectuer un triple salto arrière dès que quelqu’un « a été trop loin ». Après la visite d’Emmanuel Macron aux Antilles et les fameuses photos tirées de la rencontre avec des jeunes braqueurs à moitié nus, les réactions humoristiques mêlées de cynisme et les cris d’orfraie ont formé un torrent déchaîné pendant une petite semaine. Chacun s’en est donné à cœur joie. L’image avec le doigt d’honneur et celle où le président de la République et l’un des jeunes hommes semblent sur le point de se jeter l’un sur l’autre ont fait le tour du web et ont été allègrement détournées. Des sous-titres explicites les accompagnaient.

Il peut donc sembler étrange qu’une partie de ceux qui ont diffusé ces images, qui ont ri sur ces dernières aient rejoint le camp du « nauséabondisme », dès que Michel Onfray a publié sur son site internet une lettre ouverte provocatrice à Emmanuel Macron. Comme des adolescents qui ont fait le mur le samedi soir pour aller s’accoquiner et qui courent le dimanche matin à la messe pour se donner bonne conscience. S’ajoutent à cela, mais c’est est une évidence, les partisans de LREM qui étaient déjà montés au créneau face aux critiques et qui auraient vainement espérer un regain de sympathie envers leur chef bien aimé. C’est un peu le même procédé avec les pancartes de la France Insoumise contre Manuel Valls qui parviendraient presque, avec leur niveau de gaminerie, à rendre l’ancien Premier ministre sympathique aux yeux de bien des gens.

« Ce qui est encore plus drôle, c’est que dans l’affaire de la lettre ouverte de Michel Onfray, tout un chacun s’est cru obligé d’y aller de son petit mot, de peur d’être soupçonné de le soutenir. Comme dans un régime autoritaire où on craint d’afficher un soutien de peur de disparaître le lendemain »

Vous ne connaissez pas le nauséabondisme ? Il s’agit d’une technique de déstabilisation et de culpabilisation, censée détruire votre réputation tant intellectuelle que morale, sociale, financière et médiatique. Buts principaux : éviter le débat en se bouchant le nez précisément, renvoyer toute opposition – aussi provocante et violente soit-elle – aux rangs des pestiférés donc en dehors de la bonne société, celle qui est propre, saine, qui se diffuse pas la maladie de la haine et de la diatribe. Caractéristiques principales : permet d’alimenter le vide intellectuel intersidéral de notre temps et est souvent utilisée contre une personne estimée gênante ou qui, tout du moins, se trouve dans le vrai dans ses paroles et qu’on veut faire taire.

Ce qui est encore plus drôle, c’est que dans l’affaire de la lettre ouverte de Michel Onfray, tout un chacun s’est cru obligé d’y aller de son petit mot, de peur d’être soupçonné de le soutenir. Comme dans un régime autoritaire où on craint d’afficher un soutien de peur de disparaître le lendemain. En France, bien sûr, il ne serait question que de disparition médiatique, de relégation au rang de renégat et de rebut de la société. C’est une exclusion soft mais exclusion tout de même. Comme si soutenir le philosophe revenait à s’exposer à l’infamie, à être marqué au fer rouge. Pourtant, ceux qui le critiquent sont incohérents car ils l’attaquent à la fois sur sa perte de légitimité en tant que philosophe, sur la petitesse du texte mais en font des gorges chaudes. Rappelons premièrement que Michel Onfray n’a pas écrit cette lettre en tant que philosophe. Ce texte n’est PAS philosophique, il n’a pas vocation à l’être. Ceux qui font semblant de ne pas le voir sont d’une redoutable mauvaise foi. La lettre ouverte est une diatribe, une contre-attaque directe face à la décision de Radio France de ne plus diffuser ses conférences à Caen, décision qui revêt l’apparence de la censure.

A partir de là, on peut se poser plusieurs questions sur cette mise au ban de Michel Onfray. Mise au banc par le gouvernement, cela paraît attendu. Mise au ban, aussi, par les politiques, intellectuels et journalistes qui l’ont descendu en flèche ces derniers jours. Eux qui jouent les indignés et les cul-bénits car il est question de fist anal et de bon doigté alors qu’ils appellent vingt-quatre heures sur vingt-quatre à la libération totale et perpétuelle de l’Homme, qu’ils plaident pour la liberté d’expression pour cautionner des paroles de chansons violentes, racistes ou appelant au meurtre, pour défendre des humoristes injuriant des personnalités publiques, etc.

« Michel Onfray ne porte pas de jugement de valeur sur le sexe des personnes sur les photos. Il porte un jugement moral sur l’absence totale de tenue du président de la République »

Sur le fond de l’affaire, nul besoin de revenir sur le caractère volontiers (et volontairement) violent et mordant de la lettre ouverte. Qui l’a lue sait à quoi s’en tenir. Mais on peut se poser une seconde question : cette lettre ouverte aurait-elle été à ce point condamnée si les protagonistes des photos étaient des femmes ? Autrement dit, se jette-t-on comme des vautours sur les grosses allusions de Michel Onfray car précisément il est question d’hommes ? Assimiler toute moquerie et critique à de l’homophobie dès qu’il est question d’hommes relève du même processus pervers qui consiste à voir de l’islamophobie dans les critiques envers l’islam politique. Les politiques en usent à foison. On se souvient par exemple d’Anne Hidalgo qui pensait déranger car elle est « une femme espagnole ». Même empapaoutage intellectuel.

De plus, Michel Onfray ne porte pas de jugement de valeur sur le sexe des personnes sur les photos. Il porte un jugement moral sur l’absence totale de tenue du président de la République. Comme si la tension érotique des photos, ajoutée à l’indignité du doigt d’honneur, les peaux dévoilées et les expressions des visages, n’avait sauté aux yeux de personne.

Les détracteurs de Michel Onfray sont-ils tous sincères ? Exceptées les personnes véritablement choquées ou qui ont trouvé le texte déplaisant, au fond, certains n’ont-ils pas ri ou au moins souri ? Ce texte, en plus d’être de haute volée stylistique, n’a-t-il pas titillé cette facette « sale bête/mauvais garçon » que tout humain recèle ? N’a-t-il pas provoqué la réaction espérée, c’est-à-dire la non indifférence ? Cette tentation de franchir la ligne rouge que des « experts » de pacotille ont délimité, la frontière entre ce qu’on a, toute notre vie, appris comme le Bien et le Mal ? Ce désir sourd, qu’on réprime souvent, de « tout envoyer valser », de se dire qu’on n’a « rien à perdre », de jouer l’avocat du diable. Car les anges en face nous sont insupportables. Car le diable est séduisant, courageux, intelligent et, surtout, qu’il est bien moins diable que ses adversaires veulent le faire paraître. Cette envie de rejoindre une bataille dans laquelle on sait qu’on ne sera pas soutenu. Oserait-on ? Probablement pas. Alors on la vit par procuration. Une démocratie sans cela ressemblerait plus à une vieillarde sous respirateur.

« Les belles âmes faussement engagées, les francs-tireurs des réseaux sociaux sont comme une main qui gifle de manière assourdissante et caresse l’instant d’après, quand cela sert leur vision du monde »

Enfin, une telle lettre était-elle justifiée et proportionnée ? Face à l’indignité, au mépris le plus élémentaire affiché par un président de la République pour sa fonction, laquelle a déjà été passablement désacralisée depuis plusieurs mandats, face aux multiples scandales qui entachent cette présidence, face à cette indécence qui dévalorise au plus haut point la notion de représentation et qui dédaigne indirectement le peuple, la question mérite d’être posée. Autrement dit, on peut se demander qui a, le premier, cherché le bâton pour se faire battre ? On peut trouver la lettre justifiée mais le contenu disproportionné. Ou les deux justifiés ou proportionnés. Ou aucun des deux. Qu’importe, au fond.

Les belles âmes faussement engagées, les francs-tireurs des réseaux sociaux sont comme une main qui gifle de manière assourdissante et caresse l’instant d’après, quand cela sert leur vision du monde. Ils dégainent vite, tirent de loin et se retirent après le premier coup, en soufflant sur la gâchette, avec un sourire d’auto-satisfaction. La différence, c’est que Michel Onfray a plusieurs cartouches en réserve. Et qu’il a bien l’intention de s’en servir. On lui souhaite bonne chance et bonne chasse !

Gardez le cap et les yeux ouverts.

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