« Paris sera toujours Paris »

Paris, c’est l’absence d’indifférence. Tout un chacun a son avis sur la question « Paris ». On la vilipende, à raison ; on l’adore comme une grande prêtresse, là encore à raison. Elle ne manque pas de défauts, il faut le reconnaître. Noyée presque constamment dans un océan de nanoparticules, ses habitants ressemblent à des fourmis étouffées, bons petits soldats rompus au sempiternel « métro, boulot, dodo ». Des êtres de chair, de sang, de sueur sur lesquels la poussière et les mauvaises odeurs viennent s’accrocher à un coin de veste, à des cheveux fraîchement lavés du matin, à une peau savamment maquillée et qui aura pris une terrifiante teinte marronnâtre le soir venu. Pollution qui envahit, pollution qui coupe l’envie, pollution que personne ne nous envie. Et pourtant, nous sommes plus que jamais en vie, dans Paris.

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Rue de l’Ecole de Médecine en 1866 – quartier Odéon.

Dans ses mauvais jours, seul parvient à percer le sommet de ta tour Eiffel, comme unique survivant de cette grande mare grisâtre.

Paris, ce sont les rats, qui n’ont jamais disparu, qui existaient du temps des dinosaures et qui nous survivront. Au sortir d’une poubelle, sous les rails d’un train à Montparnasse, eux aussi profitent de la ville. Eux aussi profitent de la tiédeur du soir sur les quais de la Seine, quand les touristes ont inondé les dalles de miettes de pain. Paris, ce sont les prix exorbitants. Prix des logements, prix des restaurants, où on a droit, en prime, à des rictus méprisants de serveurs vaniteux qui nous annoncent : « 15 euros minimum la carte » alors que notre note pour deux jus de fruits affiche 14,78.

Paris, c’est l’apprentissage de la patience, pour éviter de se lancer dans un monologue d’injures contre ces mêmes serveurs. Prix des toilettes où tu dois débourser 80 centimes pour soulager ta vessie gare Montparnasse, ou alors t’essayer aux toilettes – généralement sales – publiques qu’on trouve parfois dans les rues. Prix d’un sourire aussi. Quand on arrive à Paris, on ne voit que des mines renfrognées, des moues boudeuses, des regards condescendants. Quand on y habite, on réalise qu’on fait partie de ce troupeau de mal lunés et on pardonne à tous. L’épuisement chronique ne pousse pas à afficher un sourire Colgate blancheur constamment. Comprenons-les, comprenez-nous.

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Place du Tertre à Montmartre. (Photographie ©Anna Lefour)

Pourtant, cette vieille dame au brushing neigeux impeccable ne nous a-t-elle pas lancé un sourire bienveillant tout à l’heure à l’arrêt Odéon ? Ce chérubin chauve aux grands yeux verts perpétuellement étonnés du monde qui l’entoure, ne nous a-t-il pas gratifié d’une bouche souriante, balbutiante et déformée, comme ces personnages d’animés sans dents ? Et on a été touché. On a répondu par le sourire, nous aussi. Car nous ne sommes pas des bêtes. Ce jeune couple « tout frais tout beau » qui nous a souri quand nous même marchions en couple, comme complice de notre bonheur. Et tant d’autres.

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Cimetière du Père-Lachaise.

Paris, c’est un microcosme. On le remarque tous les jours quand on n’est pas parisien d’origine. Les façons de se penser au centre de la France et de le dire, d’être perdu dès qu’on a passé le périphérique, de voir le reste du pays comme un trou paumé ou presque. Le Parisien qui revient dans sa maison de campagne en Lozère pour le week-end doit changer de costume et oublier son air satisfait. C’est parfois difficile. Le dimanche soir, le voilà qui remet son complet de Parisien, sans même s’en rendre compte. Paris, c’est un microcosme auquel on appartient sans y appartenir et on s’enorgueillit de ça.

Paris, c’est certes un cœur battant politique, médiatique, culturel et économique mais qui tend à oublier que des millions de cœurs battent aussi puissamment ailleurs en France.

Paris, ce sont les transports en commun. Paradis et enfer à la fois. Paradis car ils desservent extrêmement bien toute la ville et même la région. Mais on a une soudaine envie de suicide quand on sait qu’on va devoir se confronter au métro 13. A nos yeux, Koh Lanta semble une expérience plus souhaitable. Paris, c’est aussi un intense réseau de bus, qu’on prend rarement et où on trouve beaucoup plus de vieux.

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La rue Sauval, dans le 1er arrondissement, entre 1865 et 1868.

Paris, c’est certains quartiers où on évite d’aller. Et on n’aime pas s’appesantir dessus.

Paris, c’est aussi la misère et la pauvreté. Ce sont des hommes, surtout, mais aussi des femmes, qui dorment en pleine journée sur une chaise dans une station de métro, qui patientent sur le trottoir, qui remontent la couverture sur le dos de leur chien.

Paris, c’est culpabiliser de ne donner qu’un euro ou deux à un SDF. On se dit qu’on ne lui est d’aucune utilité, qu’on ne veut pas être le badaud qui se donne bonne conscience, qui pense avoir fait acte de charité, qui surplombe ces hommes et femmes du haut de sa colline dorée, qui sombre dans le misérabilisme et le pathos en ne voyant plus un égal mais un homme, une femme à terre, au sens littéral et figuré. On ne veut pas être non plus l’ordure de service. On compatit mais on ne sait pas comment le montrer. Parfois on donne de l’argent, parfois un sandwich. Parfois rien. Parfois, on détourne le regard car on est tout à sa joie du moment et qu’on ne veut pas penser au malheur d’Autrui. C’est égoïste. Mais l’égoïsme est humain.

Et on gronde intérieurement sur l’Etat qui abandonne ses SDF, ses vieux SDF encore plus puisque ces derniers n’auront aucune chance de se réinsérer par le travail. On se dit encore une fois qu’on est inutile, mais qu’on voudrait « faire quelque chose ». On n’est pas dupe non plus et on sait pertinemment que ce sentiment d’angoisse, de tristesse n’est pas perpétuel chez soi. On fait de son mieux mais ce mieux ne sera jamais suffisant.

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Le lion de Belfort, place Denfert-Rochereau.

Paris, ce sont ces multiples parcs qui offrent une véritable bouffée d’air frais et de pause au milieu du brouhaha urbain. Le jardin des Tuileries où on retrouves un amie pour casse-croûter et refaire le monde. Le parc Monceau, si joli au printemps. Le Jardin du Luxembourg, toujours impressionnant.

Paris, ce sont ces quartiers auxquels on s’est attaché ou qui sont mythiques. Picpus, où tu on se régale chez son Italien préféré. Montparnasse, où on dévale la rue de Rennes, toujours plus loin, toujours plus loin et où on finit dans l’Eglise de Saint-Germain-des-Prés, ébloui par ces teintes rouges et bleues. Un tour devant les Trois Magots où la première viennoiserie dépasse les 10 euros. On pense à Sartre et Beauvoir qui venaient au Flore car le bar était chauffé l’hiver et on rit sous cape. On est un peu hypocrite car, au fond, on s’y serait bien vu, au milieu des intellos de Saint-Germain des Prés dans les années 1950.

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Le Café de Flore en 1960.

Paris, c’est le Marais où on achète une brioche en forme de pénis et où se promener à moitié nue ne nous poserait aucun problème concret. Montmartre et sa place du Tertre à voir au moins une fois, pour « jouer le jeu », observer les œuvres des peintres, se moquer des restaurants piège-à-touristes où on s’est quand même laissé prendre une fois, retourner dans le Sacré Cœur et se dire, une fois encore, que c’est sacrément reposant, pénétrant et prompt à la contemplation. Le Quartier latin et celui du Panthéon où, même si on râle sur le nombre de bobos au mètre carré, on adore se promener. Le quartier du père Lachaise où on peut passer des heures, où on s’arrête devant chaque tombe en essayant d’imaginer quelle a été la vie de ce défunt. Était-il marié ? Heureux en ménage ? Et cette jeune fille morte à 24 ans en 1913, qu’aurait-elle pensé des deux guerres qu’elle était supposé traverser ? Les tombes de Jim Morrison, de Frédéric Chopin, Maria Callas, Pierre Desproges (en très mauvais état), Guillaume Apollinaire, Yves Montand et Simone Signoret, et tant d’autres. Le Père-Lachaise est le seul cimetière capable de nous pousser dans nos rêveries au point de parvenir presque à ressentir la tension électrique d’un Bécaud sur scène, comme si on y était.

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Brioches dans le Marais.

Paris, c’est cette fameuse rue Daguerre, dans le quartier Denfert-Rochereau, qu’on sait qu’on ne doit jamais emprunter sous peine de finir dans un des restaurants antillais. Paris, c’est le sol dallé de la rue Mouffetard que tu foules difficilement pour parvenir au numéro 85, un restaurant crétois succulent où les serveurs nous accueillent à bras ouvert. Paris, c’est ce quartier Odéon où on revient sans cesse, en passant devant la faculté de Paris-Descartes, devant le musée de l’histoire de la médecine, après avoir fait un tour chez Gibert. On en ressort toujours avec au moins trois nouveaux livres.

Paris, c’est Pigalle, où, la première fois, on a eu une poussée d’adrénaline, où on a la sensation, gros bêta que l’on est, de pénétrer sur un territoire des transgressions, de tous les possibles. Tout juste si on ne pense pas tomber sur Christian et Satine, du film Moulin Rouge. On se dit, naïvement, qu’on aurait aimé aller se perdre dans ces cabarets et tomber sur la Goulue et Toulouse-Lautrec en train de la peindre. Au lieu de ça, on se contente des néons roses des sex shops qui jouxtent le boulevard. Ces derniers n’ont finalement rien de bien transgressifs. La gentrification et le tourisme de masse en ont eu raison.

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Paris, ce sont les marchés, nombreux, diversifiés, mais où chacun a ses petites habitudes. L’habitant de la rue de Rennes ira à celui du boulevard Edgar-Quinet, probablement.

Paris, ce sont ses petits commerçants qu’on met des mois à « apprivoiser », qui auront, au fil du temps, des égards pour nous. Le ton tonitruant adopté face à la grande masse des gens qu’ils cherchent à alpaguer : « Framboises ! Fraises ! Melon ! Ils sont pas chers ! Essayez ! » se transformera en une voix plus calme, un ton plus confidentiel, celui du commerçant qui accepte de nouer un lien implicite de confiance avec des clients réguliers. On leur fera goûter une mangue, une cerise, on leur donnera du persil, un citron ou deux. On leur sourira quand on les verra arriver car on les reconnait. On les appellera : « Mes p’tits amis, qu’est-ce qu’il vous faut ? Mademoiselle, vous prendrez… ? »

Paris, c’est ce soleil qui vient cogner à notre front à la sortie d’un métro, comme si on trouvait enfin la lumière tant espérée au bout d’un chemin sombre. Paris, c’est cette pluie, brutale et lourde, qui tombe comme un couperet, qui rafraîchit, lave des soucis, détrempe les vêtements, strie l’air de ses grosses gouttes. Et son odeur quand elle vient s’échouer sur le trottoir brûlant, qu’on ne peut s’empêcher de renifler sans s’en rendre compte.

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Paris vue d’en haut. (Photographie ©Anna Lefour)

Paris, c’est le jour qui se lève sur des milliers de vies. Paris, c’est l’odeur du pain chaud qui réveille le nez, excite les papilles des réfractaires du matin. Celle du café brûlant et fort – fait à l’italienne et serré s’il vous plait. Ce petit café noir qu’on avale dans notre bistrot favori – soit en une gorgée, comme pour se donner un élan, pour apporter une preuve de notre propre détermination ou qu’on prend le temps de siroter avec son journal posé sur les genoux. Paris, ce sont ces ultimes minutes de répit avant de pénétrer dans le tumulte de la vie, de sa vie. 7h05, 7h10, 7h30, 8h, 9h, les minutes s’affolent et les heures s’égrènent ; les clients vont et viennent, chercher un instinct de paix, un moment en tête-à-tête avec eux-mêmes. Trois coups de cuillère sur la tasse, peut-être quatre, « sans sucre non merci », ou trois sachets. Un croissant, « juste pour cette fois ».

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Café de Flore en 1953 par Edouard Boubat.

Les miettes dégringolent sur le journal tandis qu’on s’improvise spectateur de ce théâtre du Paris matinal, entre deux balayeurs des rues, une mère de famille pressée et juchée sur ses talons hauts, une mamie qui se presse pour faire l’ouverture de son épicerie, un jeune cadre dynamique à la cravate impeccablement nouée. Celui qui portera un parfum frais, un Jean-Paul Gauthier, viril mais pas trop. La femme, la mère, l’homme, le père, les amants, les amis, les emmerdes, toutes ces casquettes qu’on doit empiler sur sa tête dès six heures du matin et qu’il faut garder bien en place, jusqu’au soir tout du moins. Paris le matin est inoubliable, quand notre regard accroche le ciel qui renaît en un camaïeu de rose, de jaune et d’orange.

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Quartier du Marais. (Photographie ©Anna Lefour)

Paris, c’est ce vieux relent de nostalgie des temps qu’on n’a pas connus mais sur lesquels on fantasme, au détour d’une rue. Paris, c’est cette grand-mère toujours fidèle au poste qui vient déjeuner dans son restaurant de quartier à Picpus tous les midis. En fauteuil roulant, plaid sur les genoux, elle prendra un plat, en mangera négligemment quelques bouchées, comme lassée, puis finira sur un café. Elle tient sa fourchette élégamment mais toute en fragilité, avec trois doigts sinueux.

Paris, c’est ce couple de petits vieux qui avancent lentement dans le Jardin des Tuileries. Leurs pieds lourds qui font crisser les feuilles mortes. Promenade quotidienne rythmée par le balancement de la canne qui les accompagne depuis vingt ans.

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Les affres du métro. (Photographie ©Anna Lefour)

Paris, c’est l’espoir de croiser encore, au détour de la rue de la Mare ou de la rue de Belleville, une titi gouilleuse au regard taquin, un artiste au charme atemporel, casquette gavroche vissée sur le crâne, cigarette coincée au coin des lèvres, dans une délicieuse nonchalance qui n’appartient qu’à eux. Des archétypes d’un Paris révolu mais dont il reste des traces indélébiles et des énergumènes rares.

Paris, c’est cet étudiant de l’Ecole de Dessin Technique et Artistique Sornas, jeune homme d’un autre temps, sosie de Pierre Niney, fine moustache des années 1930, cou de cygne et allure de dandy qui, accroupi dans la rue Sauval, s’entraîne à dessiner le mur en face. En passant devant lui, on souhaite silencieusement qu’il reste toujours ainsi, témoin de la vie et du temps qui passe qu’il a immortalisé sous son crayon.

Paris, ce sont aussi ces bonnes sœurs qui donnent des pièces aux SDF dans le métro, ce sont les musiciens de jazz, les chanteurs de talent qu’on trouve parfois à une station. On s’en veut presque, alors, de pas avoir de pièces.

Paris, c’est un bouillonnement culturel et intellectuel, le frisson qui nous parcourt le bras à l’idée de découvrir une nouvelle exposition, les concerts qui nous ont marqué, les bars de rock où on n’a encore jamais mis les pieds même si ce n’est pas l’envie qui manque.

Paris, ce sont les friperies où on ne trouve rien et où on s’étrangle devant le prix et celles où on a envie d’acheter tout le magasin. On finit d’ailleurs par ressortir avec une capeline, en se prenant pour une Jane Birkin des années 1970.

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Paris, c’est aussi la diversité culinaire : libanais qui tient au corps, bistrot français avec ses poireaux vinaigrette, sa blanquette de veau, ses serveurs affairés, buffet chinois à volonté où on prendra trois kilos, restaurant gastronomique africain avec son bissap rafraichissant et sa sauce à la cacahuète, pizzeria avec une burrata à se damner et à la pâte gonflée et croustillante, restaurant russe avec sa boulette pojarski – le plat préféré du Tsar Alexandre Ier – et ses vodkas-miel qui passent comme une lettre à la poste. Paris, ce sont les orgasmes culinaires à répétition, quand on choisit bien ses adresses.

Paris, c’est une folle passion, de celle dont on essaie de s’extirper mais vers laquelle on retourne toujours. Parce qu’on est un peu idiot. Un peu amoureux. Euphémismes bien sûr. Comme une folle passion qui nous possède et qu’on ne contrôle pas. Car on ne possède jamais Paris. Elle nous tient dans un étau de velours. On fait siens certains quartiers, on capture du regard certains lieux, on se sert autant que possible de nos cinq sens pour immortaliser ces instincts de bonheur éphémère.

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Parc des Buttes-Chaumont.

Paris, c’est une folle passion, de celle dont on se dit quand on sort de chez soi, quand on claque sa porte, quand on prend son train, quand on monte dans son métro bondé et étouffant : « C’est la dernière fois, après ciao ! » Et puis, on revoit ce chanteur de jazz, ce parc si familier, ce restaurant aux mets si délicats, cette entrée de l’Olympia où on a attendu un chanteur qu’on adore, les petits couples de vieux qui ont soixante ans de vie commune, ou même un couple d’adolescents qui ne passera pas les six mois, ce chien à l’entrée de la pharmacie rue Descartes, ces rues splendides du quartier Trocadéro, ces odeurs de pain au levain, cette brasserie où la serveuse était jolie, ces fantômes de l’histoire de France dont l’aura peuple les rues et on se laisse avoir. Une fois encore. Car Paris, c’est tout ça à la fois. Un concentré d’énervement et de ravissement. Des soupirs d’agacement et des sourires d’aise. Alors, on se dit : « Bah, demain, il fera beau. » Un autre lendemain parisien.

NB) Les photographies de la talentueuse Anna Lefour sont à retrouver sur son instagram et sur son site.

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