Affaire Benalla : la France entière est-elle réellement scandalisée ?

Entre les sondages qui font part du « choc » des Français, l’opposition qui monte au créneau et LREM qui évacue le sujet « Benalla », difficile de cerner véritablement l’opinion de l’ensemble de la population. Mise au point sur une affaire qui a monopolisé l’actualité pensant plusieurs semaines.

Les actualités des dernières semaines ont été émaillées par les nombreuses divulgations au sujet d’Alexandre Benalla, ancien garde du corps et proche d’Emmanuel Macron. Au fil des jours, la liste des faits délictueux qui lui sont reprochés n’a cessé de s’allonger, grâce au colossal travail de la journaliste du Monde Ariane Chemin : actes de violence, foule de privilèges, de camouflages, d’auditions sous serment de personnalités qui sont ensuite revenues sur leur témoignage ou dont les propos ont été à rebours du discours de l’Elysée. Depuis, une bataille acharnée s’est jouée dans l’arène politique. D’un côté, quelques membres de LREM qui, en rang d’oignons, sont prêts à déblatérer n’importe quelle ineptie (cf. Christophe Castener parlant de Benalla comme simple « bagagiste ») pour défendre leur bout de gras. De l’autre, de nombreux députés de l’opposition qui ne décolèrent pas. Citons à titre d’exemple le député PCF André Chassaigne qui a lancé l’idée d’une motion de censure. Deux ont été déposées – une par des partis de gauche et une par LR – mais sans réunir une majorité de suffrages. De son côté, la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale, après une « enquête » menée sur les chapeaux de roue, a refusé d’aller plus loin en déclarant qu’elle ne remettrait pas de rapport… Ce qui n’est pas surprenant puisque la majorité de la Commission appartient à LREM.

Toutefois, on doit souligner l’action du Sénat (à majorité LR), qui a entrepris un travail rigoureux et s’est donné plusieurs mois pour traiter en commission l’affaire Benalla. La reprise à la rentrée de l’enquête et des auditions devrait permettre d’aboutir à un rapport qui sera rendu public et qui sera à même d’éclaircir des points clés. Pour une fois, cette lenteur et cette fermeté ont été saluées par tous les opposants. Gérard Larcher et Philippe Bas ont notamment reçu de nombreux éloges. Le premier n’avait déjà pas manqué, fin juillet, de critiquer l’absence de prise de parole du Président devant les Français et de relever son amateurisme dans la gestion de la crise. Cette affaire a permis au Sénat de dépoussiérer son image vieillissante, de troquer son costume de chambre d’élus âgés somnolents contre celui de partie active qui joue pleinement son rôle de contre-pouvoir face à l’exécutif.

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François Ruffin, député LFI et journaliste fondateur du journal Fakir.

Enfin, dernière nouvelle en date : Alexandre Benalla a retrouvé du travail depuis son licenciement. Bien loin des tribunaux devant lesquels on pouvait l’imaginer finir, le garde du corps se trouve désormais au Maroc, au service de la starlette de la télé-réalité Ayem. On ne rêve pas, les efforts surhumains du gouvernement, le silence et le mépris affiché par le président de la République (« Qu’ils viennent me chercher ! ») ont bien eu raison du cas Benalla : l’affaire est en train de se tasser, ce qui semble inouï. Mais qu’en pensent vraiment les Français ? Y’a-t-il bien eu rupture entre le président de la République et le peuple comme certains le pensent ?

« Choqués, une bonne partie des Français l’est, assurément. Mais pas au point de descendre dans la rue, d’appeler au renversement du gouvernement et à un assainissement du monde politique qui se fait attendre depuis des décennies. Scandalisés ? Cela est moins sûr »

D’un côté, un sondage pour BFMTV du 25 juillet a révélé que 80 % des Français étaient choqués par l’affaire. Les trois quarts souhaitaient qu’Emmanuel Macron prenne officiellement la parole et s’explique. Les chiffres sont parlants. L’affaire est réellement choquante, les faits reprochés à Alexandre Benalla sont graves et lumière devait être faite. Il est donc logique qu’une immense majorité des Français ressente de l’indignation. Seuls quelques « vaillants petits soldats » d’Emmanuel Macron ont osé dire le contraire : François Bayrou (qui a encore une fois manqué l’occasion de se taire) ou Marlène Schiappa. Cette dernière s’est contenté de déclarer que cette affaire n’intéressait pas les Français. Evidemment, difficile pour une ministre d’apparaître crédible et observatrice des humeurs du peuple. La déconnexion des élites n’est en rien un mythe populiste. Bien des internautes, sur les réseaux sociaux, ont témoigné de discussions enflammées auxquelles ils ont assisté en France, dans un lieu public, en famille, etc. La France parle donc d’Alexandre Benalla. Marlène Schiappa aurait donc totalement tort a priori.

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Et pourtant… Ne devrait-on pas apprendre à manier l’art de la nuance et à ne pas prendre nos désirs pour des réalités ? Nous sommes en effet nombreux à désirer plus que tout un véritable désaveu du peuple envers les élites, en particulier envers un gouvernement libéral, brutal et cynique et tel que celui qui a la main jusqu’en 2022. Une défiance réelle du peuple, une rébellion, un sursaut, le fameux Grand Soir, un réveil et des « Indignez-vous ! » à la pelle comme l’ordonnait quasiment feu Stéphane Hessel. Et pourtant…. N’y’a-t-il pas une différence entre des discussions animées autour d’un café et une manifestation citoyenne dans la rue pour dénoncer un scandale d’Etat ? Choqués, une bonne partie des Français l’est, assurément. Mais pas au point de descendre dans la rue, d’appeler au renversement du gouvernement et à un assainissement du monde politique qui se fait attendre depuis des décennies. Scandalisés ? Cela est moins sûr, et on peut s’en affliger. La canicule alanguit, épuise, l’odeur des vacances calme les ardeurs des voix coléreuses, si fraîches à l’aube de l’affaire, et qui semblent s’être tues à la fin de la journée. Le cas Benalla a officiellement tenu en haleine des semaines mais si l’affaire semble se tasser si vite, c’est peut-être que la réponse se trouve à cheval entre le sondage de BFMTV et les propos de Marlène Schiappa. Tous deux ont raison et tort, quelque part.

Des Français choqués mais pas scandalisés ?

Quand on interroge des citoyens « lambda », c’est-à-dire non engagés ou peu intéressés par la politique, qui se tiennent informés dans les grandes lignes seulement, ils affirment tous ou moins qu’ils ont été légitimement indignés par l’affaire. Mais de la dentiste qui accepte de nous prendre en urgence en plein mois de juillet à sa secrétaire en passant par les membres de notre famille ou notre boulanger, les discours sont étrangement semblables. Soit la lassitude propre à l’Homme qui s’est déjà installée en eux à force de voir tomber des articles sur le concerné : « Oui, c’est gênant mais enfin, on en fait trop. Les politiques, la presse ont surmédiatisé l’affaire. » Soit l’éternel argument qui entretient un système vicieux : « Ce genre de cas, les Barbouzes, ont toujours existé, sous François Mitterrand, Jacques Chirac, etc. ». Une vérité admise par tout le monde mais qui semble utilisée dans les discussions pour minimiser l’ampleur de l’affaire Benalla et surtout pour, indirectement, montrer qu’on est prêt à passer l’éponge, puisque plein de scandales du même acabit ont été cachés sous le tapis. Comme si un passé critiquable donnait le droit de continuer sur la même lancée et de ne pas condamner ces faits délictueux qui déshonorent la France et les Français. Soit, enfin, l’argument typique de la « récupération politique par les opposants », défendu par François Bayrou.

« La clé de l’affaire est là. Les hommes et femmes outrés sont des encartés ou des politisés au sens large, c’est-à-dire des personnes qui suivent tout de même de près l’actualité politique, pour qui ce domaine a une place dans leur vie »

Et si Emmanuel Macron atteignait, il y a peu, son plus bas niveau de popularité dans l’opinion depuis son entrée en fonction, un sondage Harris Interactive du 28 juillet montre qu’il a effectué une remontée… en dépit de l’affaire Benalla. Il ressort que 42 % des personnes interrogées font confiance au Président, un chiffre en hausse de deux points par rapport au mois dernier. La suite du résultat est encore plus intéressante : la côte de popularité du chef de l’Etat a reculé…mais parmi tous les sondés déclarant une proximité politique, qu’elle soit de gauche (-1 % chez les sympathisants LFI, – 3 % chez les sympathisants PS) ou de droite ( -7 % chez les sympathisants LR qui se réveillent enfin, quelque peu honteux, en réalisant leur erreur d’avoir soutenu le candidat Macron, car le soleil libéral et startuper ne suffit plus à les éblouir).

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Gérard Larcher, président du Sénat.

En revanche, Emmanuel Macron a progressé de cinq points chez les personnes interrogées qui sont « non politisées ». Cité par Le Figaro, Jean-Daniel Lévy, directeur du département Politique & Opinion de l’institut Harris Interactive, a déclaré : « S’il s’agit d’une actualité phagocytant les autres sujets, (l’affaire Benalla) n’a pas pour autant été marquante pour tous les Français. » La clé de l’affaire est là. Les hommes et femmes outrés sont des encartés ou des politisés au sens large, c’est-à-dire des personnes qui suivent tout de même de près l’actualité politique, pour qui ce domaine a une place dans leur vie, pour qui une information qui tombe n’est pas qu’une phrase qui sera oubliée en fin de journée au moment de passer à table.

Des Français offusqués, pas la France entière

Les Français non politisés n’ont pas été indifférents à l’affaire, loin de là, mais ils n’ont pas frôlé la crise de nerfs pour autant. On peut s’en étonner eu égard à la gravité des faits qui concernent non seulement Alexandre Benalla mais aussi le Président de la République lui-même et des dizaines de personnes (Préfecture de police, CRS…). On peut reprendre l’exemple souvent cité de la ministre du Commerce suédoise qui avait démissionné après avoir rémunéré au noir la nourrice de ses enfants, oublié de déclarer la vente de plusieurs centaines d’actions et ainsi provoqué un tollé. L’affaire Benalla implique des faits autrement plus graves, des atteintes à l’intégrité physique. Alors pourquoi une indignation relative de la part des Français ?

« Les sujets préoccupants sont trop nombreux pour que le cas Benalla prenne le pas : emploi, chômage, casse sociale, dépérissement des services publics, insécurité physique et culturelle »

Plusieurs hypothèses peuvent être soulevées et elles ne sont pas forcément faciles à entendre. L’argument de la récupération politique n’est que moyennement recevable. A droite, on a par exemple peu entendu Laurent Wauquiez sur le sujet, mis à part un entretien donné au Figaro. On peut plus facilement relever les interventions salutaires de Rafik Smati, sur Twitter par exemple. C’est surtout au Sénat que des voix LR ont été entendues. Certes, la FI ne cède pas d’un pouce dans ses critiques mais elle ne fait qu’alimenter sa première place d’opposante à Emmanuel Macron, rien de plus. Quant à François Ruffin, qui n’a pas manqué de prendre la parole, il doit davantage être considéré comme un électron libre (ce qui est louable) que comme un politique idéologue qui obéirait à des consignes de la FI.

Ce ne sont pas les opposants qui ont peur du gouvernement et qui instrumentalisent l’affaire ; c’est le gouvernement qui tente d’étouffer et de minimiser le scandale en renvoyant les opposants dos à dos pour les accuser de freiner les « réformes ». Autrement dit en les accusant de trop bien jouer leur rôle d’opposants dans une vraie démocratie… Les opposants s’indignent car ils sont au cœur du jeu politique mais aussi du processus législatif. Ils voient, entendent, lisent des choses que les Français ne verront, n’entendront et ne liront jamais. Les opposants sont un vecteur essentiel dans la dénonciation des scandales d’Etat. Ils sont les représentant de la nation, des élus qui doivent porter la voix de l’intérêt général. Être politique est un métier, quoique on en dise, et on peut espérer que bien des députés s’offusquent, non car ils sont dans l’opposition, mais car l’affaire mérite qu’on lève le poing.

« Du côté des Français, on peut envisager un schéma simple, peut-être brutal mais vrai, qui explique le tassement plus rapide que prévu, qui doit dépiter les politisés : l’affaire ne change rien à leur vie »

Du côté des Français, on peut envisager un schéma simple, peut-être brutal mais vrai, qui explique le tassement plus rapide que prévu : l’affaire ne change rien à leur vie. La choc a été vif sur le moment mais il est plutôt assimilable à un « coup de sang », une colère qui est retombée comme un soufflé. Nous réagissons plus ou moins violemment quand nous sommes concernés, c’est tout simplement humain.

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Philippe Bas, sénateur LR, président de la Commission des Lois du Sénat.

On plaide pour l’universalisme intégral des luttes, qui est un beau projet, mais la réalité est autre. Quand la vie quotidienne, le pouvoir d’achat, les libertés qui touchent à la personne sont atteints, les Français luttent. C’est pour cela que toute la politique des « conseils » condescendants donnés par un gouvernement aux individus sur la manière de mener leur vie échoue souvent ou se heurte à des résistances.

Emmanuel Macron : une image écornée

Les Français ne supportent pas qu’on s’en prenne à ce qui les touche personnellement, à ce qui les aliène en tant que personnes. C’est un instinct de survie. Et les sujets préoccupants sont trop nombreux pour que le cas Benalla prenne le pas : emploi, chômage, casse sociale, dépérissement des services publics, insécurité physique et culturelle. On peut sûrement dire la même chose pour tous les peuples. Les libertés individuelles passent souvent au premier plan dans un esprit plutôt qu’un scandale, certes grave, qui ne changera rien à notre avenir. Les détournements d’argent public, en revanche, font toujours scandale, car les citoyens savent qu’il s’agit de leur argent, celui des contribuables. L’affaire Benalla a choqué des catégories de Français, politiques, citoyens politisés, policiers, gendarmes, journalistes, CRS, bref tous ceux qui ont flairé l’immense danger de laisser une affaire comme celle-là être étouffée dans l’œuf, mais pas la France entière. Elle n’a peut-être même eu que peu d’échos par endroits.

Alexandre Benalla peut dormir tranquille : son nom sera peut-être oublié plus vite qu’on ne le croit. Quant au Président de la République, s’il en ressort nettement ébranlé, il ne tombe pas en disgrâce pour autant. Et ce n’est pas tant cette affaire que l’ensemble des autres sujets (réforme constitutionnelle, casse sociale, loi sur les Fake News, etc.) qui pourrait entraîner sa perte, si perte il doit y avoir.

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