Macron et les « mâles blancs » : la racialisation en marche ?

L’utilisation de l’expression « mâles blancs » par Emmanuel Macron pour éviter d’avoir à mettre les mains dans le cambouis des banlieues est d’autant plus dangereuse qu’elle ne saurait être anodine ou une erreur de langage de la part du président.

« Mâles blancs ». L’expression employée par le Président de la République lors de son discours sur les banlieues le 22 mai est très mal passée à droite et chez les républicains universalistes de gauche. Cependant, pas un mot ou presque de la part de la majorité LREM ou de l’extrême-gauche. Or, nous connaissons déjà bien Emmanuel Macron, après un an de mandat, pour douter du caractère réfléchi de cette utilisation. Il ne s’agit pas d’un « dérapage » ou d’un mot lancé à l’aveuglette. Au contraire. Cette utilisation suppose une savante connaissance des groupes de pression qui tendent à employer ce jargon essentialiste. Cette expression « mâles blancs » devrait alerter nos consciences puisqu’elle a été usitée à l’échelon suprême de l’État. Un « président ne devrait pas dire ça » et ce pour plusieurs raisons.

Le mâle, ce fléau ?

Nous sommes dans un débat sociétal, social, culturel, sécuritaire, celui des banlieues et voilà qu’apparaît le mot « mâle ». Ce dernier ramène tout d’abord à une conception essentialiste de l’homme. Réduit à un animal, à sa seule part de bestialité, l’homme se retrouve cadenassé dans une vision bassement biologique où seules les pulsions seraient identifiables. « L’animal politique » cher à Aristote, concept qui nous distingue des autres mammifères, est balayé et méprisé au profit d’un retour à la Nature. Notons que le « mâle » ici évoqué est vu sous un angle forcément péjoratif. On est bien loin de l’expression grivoise et légère de « beau mâle ». Toutefois, dans la bouche d’un homme politique, à notre époque, on ne saurait douter de la critique. En employant ce mot, le Président de la République nie des millénaires de culture humaine qui ont servi à bâtir un Homme qui, s’il ne renie pas sa part d’animalité salutaire, sait la dépasser par une intelligence, un cognito, une culture, une force qui permet de se forger une multiplicité de nuances dans les comportements. Il est chair mais aussi connaissance, raison, âme, ambitions, capacité à sa projeter, sentiments.

« Emmanuel Macron fait écho à un emploi très fréquent d’une partie des féministes qui tombent dans la misandrie, le manichéisme et la chasse à la testostérone. Le mâle fait peur, il oppresse, il conquiert, toujours avec violence, il ne réfléchit pas, ne pense pas, ne ressent pas »

En parlant de « mâle », Emmanuel Macron fait écho à un emploi très fréquent d’une partie des féministes qui actuellement tombent dans la misandrie[1], le manichéisme et la chasse à la testostérone. Le mâle fait peur, il oppresse, il conquiert, toujours avec violence, il ne réfléchit pas, ne pense pas, ne ressent pas. Le concept de lutte contre le mâle, qui serait terrifiant et qui semblerait parfois n’avoir d’autre tort que d’avoir un pénis et des testicules, est évidemment à sens unique. Réduire l’homme à son sexe est la base du raisonnement de certains, mais le contraire est impensable pour ces mêmes féministes auto-proclamées. Valérie Pécresse, choquée à raison par ce mot de mâle pour éviter d’engager une vraie politique pour les banlieues, n’a d’ailleurs pas tardé à réagir en déclarant : « Je suis une femelle blanche et je revendique […] d’avoir quelque chose à dire sur l’avenir de ces banlieues. » Et d’ajouter très justement que, mis ensemble, les deux mots mâles blancs « racialisent le discours ».

Sur une pente glissante

Le mot « blanc », quant à lui, va systématiquement de pair avec « mâle » en France. Il alimente à foison les discours de militants dits anti-racistes qui se révèlent profondément racistes. Le mâle blanc est la cible systématique et sans nuances des Indigènes de la République qui se gardent bien d’évoquer un potentiel mâle arabe ou noir (les hommes asiatiques ou sud-américains ou indiens n’existant pas à leurs yeux ou ne les intéressant pas). La réduction à la bestialité d’un homme noir ou arabe serait vue, à juste titre, comme un relent raciste qui animaliserait les hommes de couleur et les assimilerait, selon les anciens clichés coloniaux, à des bêtes sexuelles[2].

« Lâcher ne serait-ce qu’un pouce, à travers des renoncements et des paroles dangereuses, c’est déjà signer l’acte officiel de résignation »

En revanche, aucun problème pour faire de même en 2018 avec les hommes blancs, autrement dit sombrer dans la racialisation qui conduit au racisme. Aujourd’hui, les clichés raciaux semblent s’inverser et les féministes comme les Indigènes de la République se retrouvent dans cette lutte commune comme tous les hommes qui devraient payer, à travers leur couleur de peau, pour un passé obscur. Chaque homme blanc est à mettre dans le même panier du pouvoir patriarcal et oppressif, sans distinction. C’est précisément ce qu’on devrait dénoncer : l’essentialisation des êtres humains d’après leur couleur et leur origine. C’est précisément ce qui a entraîné les pires crimes racistes dans notre histoire.

borloo
Le plan Banlieues de Jean-Louis Borloo avait l’art de cacher sous le tapis les sujets dérangeants.

Toutefois, il faut voir au-delà du racisme de cette expression. Emmanuel Macron emploie des mots qui font partie du champ lexical de groupes de pression communautaristes et il le sait parfaitement. Le message envoyé est donc qu’il a lui-même fait sien ce jargon raciste, au détriment du langage universaliste qui est vilipendé chaque jour ou presque. L’emploi péjoratif de « mâle blanc » pour qualifier Jean-Louis Borloo et lui-même dans le dossier des banlieues constitue en apparence un manque de respect de leur propre personne, en s’auto-réduisant. Il sert surtout à se déresponsabiliser et à évacuer le sujet « sensible » des banlieues. Dans son rapport, Jean-Louis Borloo évoquait à peu près tous les sujets possibles et imaginables sauf ceux qui gangrènent les banlieues et empêchent une partie des habitants de vivre en paix : la désintégration[3], le séparatisme musulman[4], l’insécurité, les trafics de drogue, la ghettoïsation qui dans un premier temps rassure les habitants puis les amène logiquement à la sécession culturelle et surtout juridique. Le chantier est immense car il n’est pas seulement question d’emploi et de formation ou de désertification des services publics. La raréfaction de ceux-ci est d’ailleurs intimement liée aux problèmes cités précédemment. Il est question de reprendre le chemin de l’intégration, de l’amour d’un pays et de son histoire comme constitutif d’un corpus de références, de valeurs communes, pour retrouver ce « plébiscite de tous les jours » que prônait Ernest Renan[5].

« Que des groupes de pression tentent de déboulonner chaque jour une conception universaliste est déjà extrêmement oppressant pour un peuple mais qu’un chef d’État puisse s’y mettre aussi, c’est aller tout droit dans le mur et alimenter un craquèlement du pays qui est déjà à l’œuvre »

Pour pareille tâche, il faut nécessairement un courage politique et pas uniquement des moyens associatifs et financiers (bien que cela soit important également). Refuser de prendre le sujet à bras-le-corps, c’est faire preuve de lâcheté. Une lâcheté d’autant plus grande que l’argument est grotesque : « Nous ne sommes que des hommes blancs, que pourrions-nous connaître des banlieues ? De quel droit devons-nous agir ? » Solution : Mieux vaut laisser pourrir la situation. Est-ce pour cela que l’on élit un chef de l’État ? Ne le choisit-on pas normalement pour faire don sacrificiel de son individualité et de ses lâchetés au profit de la communauté nationale ? Cette dernière ne classe pas les hommes et femmes selon leur couleur de peau. Que des groupes de pression tentent de déboulonner chaque jour une conception universaliste est déjà extrêmement oppressant pour un peuple mais qu’un chef d’État puisse y contribuer, c’est aller tout droit dans le mur et alimenter le craquèlement du pays qui est déjà à l’œuvre. Et, finalement, que peut-on attendre d’autre de la part d’hommes politiques qui sont les archétypes d’une start-up nation au détriment d’une nation charnelle et historique, d’une élite déracinée et cynique qui alimente le crépuscule intellectuel général ? Lâcher ne serait-ce qu’un pouce, à travers des renoncements et des paroles dangereuses, c’est déjà signer l’acte officiel de résignation.


Notes :
[1] Pierre-André Taguieff, « Sur la misandrie contemporaine: tous coupables, toutes victimes », Le Huffington Post, 23 mars 2016.
[2] L’image du Noir dans l’art occidental, deux tomes, collectif, Gallimard, 1991, 350 pages. Dans ce livre d’art, on observe que dans l’hypersexualité des hommes noirs est une caractéristique mise en exergue dans l’art occidental. Elle est révélatrice de la vision des occidentaux envers les Africains.
[3] Malika Sorel-Sutter, Décomposition française, comment en est-on arrivé là ?, Fayard, 2015, 312 pages.
[4] Emmanuel Brenner (dir.), Les Territoires perdus de la République, Mille et Une Nuits, 2002, 238 pages.
[5] Qu’est-ce qu’une Nation?, conférence donnée par Ernest Renan à la Sorbonne en 1882, et publiée par la suite dans les Discours et conférences, en 1887.

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