La génération 90’s en France : un pont entre deux mondes

Par Marine Dulac.

Qui n’a jamais cliqué sur un lien commençant par « Tu étais adolescent dans les années – insérer la décennie – ? Voici le top 15 des choses que tu as forcément connues ! » ou encore « Best-of des années … » ? Les articles et autres vidéos « nostalgie » sont généralement populaires, quelle que soit la génération concernée. C’est également le cas des livres, films ou séries : prenons l’exemple récent de la série Stranger Things, hommage aux années 1980. La raison peut paraître cliché, mais le fait de se replonger dans des souvenirs personnels et pourtant communs provoque immanquablement un sentiment de nostalgie.

Comme l’expliquait Georges Perec (1) dans un entretien où il évoquait son ouvrage Je me souviens : « Il importe peu que ces souvenirs soient personnels (uniques) ou généraux (collectifs), il importe peu, même, qu’il y ait ou non des erreurs dedans, cela fonctionne comme une grille où chacun peut venir déchiffrer un fragment de sa propre histoire. »

Bien souvent, chaque génération a l’impression d’avoir vécu les « meilleurs » souvenirs et d’avoir les « meilleures » références, car s’il y a bien une chose sur laquelle nous risquons de manquer d’objectivité, c’est justement pour un sujet aussi personnel que des souvenirs d’enfance ou d’adolescence que nous pouvons partager avec les gens de notre âge, à quelques années près.

Cet article s’attache particulièrement à la génération née entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, la « génération 90’s ». Quelles sont les références de la génération 90’s ? Qu’est-ce qui la rend si particulière, notamment pour ceux qui en font partie ?

Grandir dans les années 1990

Les années 1990 éveillent désormais la plupart du temps les souvenirs du phénomène des boys bands (2 be 3, Alliage, World Apart, N’Sync) et girls bands (Spice Girls, All Saints), les débuts de Britney Spears… Ceci allait de paire avec une mode qualifiée de très… kitsch à notre époque actuelle. C’était le temps des barrettes papillon, des boucles d’oreille jetables à coller, des colliers ras du cou spirale effet tatouage, des sacs banane, des chaussures compensées et autres t-shirts sous les robes d’été. La liste est encore longue !

Mais ne réduisons pas les années 1990 aux boys bands et girls bands. La génération 90’s a également grandi en baignant dans les références cinématographiques et musicales (que ce soit rock, pop ou rap, les groupes et artistes ayant marqué ces années, ou même les années 1980 étant variés et nombreux) des parents ou grands frères et grandes sœurs.

Les années 1990, c’était acheter Star Club avec son argent de poche en francs, magazine dans lequel on pouvait trouver des interviews « exclusives », des cartes postales et les paroles des chansons phare du moment.

Dans les cours d’école, pendant la récréation, on échangeait les papiers à lettres/carnets de la souris Diddl, les cartes Pokémon, on jouait aux Pogs ou aux billes, ainsi qu’à l’élastique (avec la fameuse comptine Chapeau melon et bottes de cuir).

(Le générique de Pokémon ou Comment avoir une chanson dans la tête pour la journée en une leçon)

C’était le temps des VHS qu’il fallait rembobiner dans le magnétoscope, des Walkman qu’il était bien difficile de caser dans les poches, des GameBoy (puis des GameBoy Color) et des jeux comme Mario, Zelda ou Pokémon alias « Attrapez-les tous ! » (version bleu, rouge puis jaune).

Les Furby et les Tamagotchi faisaient fureur, et chacun s’occupait avec plus ou moins de soin de son animal de compagnie virtuel.

Côté livres, impossible ou presque de passer à côté des débuts de la saga Harry Potter, et toute bonne bibliothèque ou médiathèque avait dans ses rayons la collection « Chair de poule », les histoires des jumelles Mary-Kate et Ashley ou encore Tom-Tom et Nana.

Qui dit enfance dit dessins animés : Princesse Sarah, Les malheurs de Sophie, Les 4 filles du Dr March, Pokémon et Digimon, Hey Arnold, Les Castors allumés… Que d’heures passées devant la télévision devant ses dessins animés préférés. Dans le même temps, Walt Disney revenait au sommet, grâce à la sortie de La Belle et la Bête, Aladdin, Le Roi Lion, Pocahontas, Toy Story, Le Bossu de Notre-Dame, Hercule, Mulan ou encore Tarzan, tous devenus des références.

« Les années 1990, c’était acheter Star Club avec son argent de poche en francs, magazine dans lequel on pouvait trouver des interviews « exclusives », des cartes postales et les paroles des chansons phare du moment »

Parmi les programmes incontournables, mentionnons bien évidemment les inoubliables Minikeums, marionnettes qui ont investi les écrans télévisuels de France 3 à partir de 1993. La liste des dessins animés diffusés en quelques années par cette émission est relativement impressionnante, allant de Titi et Grosminet, Minus et Cortex, les Tortues Ninja, Cédric, Angela Anaconda, en passant par les Razmocket, les Animaniacs mais aussi Batman. Les Minikeums ont par ailleurs gravé des chansons dans la mémoire de bien des gens de la génération 90’s, dont la plus connue est très certainement « Mélissa, non ne pleure pas… »

Le Club Dorothée a également marqué les années 1990, avec des programmes cultes : Dragon Ball Z, Sailor Moon, Les Chevaliers du Zodiaque, Power Rangers pour ne citer qu’eux.

La France entière a découvert Hélène et les garçons, série télé dans laquelle Hélène et ses amies (étudiantes en sociologie, il faut le préciser car le programme ne s’encombrait pas à montrer les personnages en cours) passaient leur temps à papoter dans leur chambre universitaire, rejoindre les garçons en répétition au garage et boire des jus de fruits à la cafétéria, le tout sur fond de musique et de petits et gros tracas.

La trilogie du samedi soir était un moment important de la semaine, à l’époque où l’on devait attendre un an avant que la prochaine saison de nos séries préférées soit diffusée à la télé (et en VF obligatoire). Les jeunes filles ont grandi avec des personnages féminins complexes, nuancés et des figures du girl power telles que Buffy et les sœurs Halliwell.

Buffy 2x22 (3)Iconique.

Pour conclure ce paragraphe hommage aux années 1990, citons un de ses souvenirs les plus emblématiques : le 12 juillet 1998, l’équipe de France de football gagnait la Coupe du Monde suite à une finale inoubliable contre l’équipe du Brésil. « Et un, et deux, et trois zéro » (dont un doublé de Zidane) est encore gravé dans les mémoires, cette victoire de la France au foot dépassant largement les frontières du sport.

L’adolescence dans les années 2000

Etre adolescent pendant les années 2000, c’était rentrer le soir et se connecter sur MSN sur l’ordinateur familial pour retrouver nos copains qu’on venait juste de quitter au collège ou au lycée. Il y a de fortes chances pour que le pseudo (la signature) fasse référence à des paroles de chansons du type Evanescence. Mettre à jour sa présentation MSN, son MySpace et son skyblog pouvait prendre du temps, et changer très régulièrement, au gré des humeurs et des messages que l’on voulait faire passer. C’était également vouloir afficher la musique que l’on écoutait en même temps sur son ordinateur, quitte à le faire buguer pendant 15 minutes par la suite.

La musique a bien évidemment joué un rôle important dans les souvenirs de cette génération. Le rock a connu un regain de popularité avec Green Day, Good Charlotte, The Strokes, Sum 41, Fall Out Boy, Linkin Park, Blink-182, Avril Lavigne (et ses cravates), Evanescence… Tous ces groupes ou artistes ont marqué les années 2000. Il était alors habituel de voir des adolescentes et des adolescents au look « emo » (demandez à Pete Wentz, Billie Joe Armstrong ou Good Charlotte, entre autres, qui ont contribué à faire exploser le marché de l’eye-liner et du vernis noir).

C’était aussi l’époque d’O-Zone (qui ne se souvient pas de cet été 2004 où les radios passaient leur chanson en boucle ?), Juanes et sa camisa negra (les profs d’espagnol adoraient aussi cette chanson), t.A.T.u., Destiny’s Child, Shakira, L5, Black Eyed Peas, Pussycat Dolls, Maroon 5… Sans oublier LA période Tecktonik (danse + musique + look), éphémère phénomène entre 2006 et 2007.

Du côté des séries télé, Les frères Scott, Newport Beach, Malcolm, Un dos tres (et ses chorégraphies!), Smallville, Supernatural, Lost, Prison Break, Alias ou encore Veronica Mars faisaient partie des incontournables, tout comme leur générique !

Durant cette décennie, les nouvelles technologies ont peu à peu pris de plus en plus de place dans la société. Mais à l’époque, nous étions encore bien loin de l’hyper connectivité de 2018. C’était le temps des Nokia qui paraissaient indestructibles, puis des téléphones à clapet avec des crédits de 100 ou 200 SMS mensuels, où on devait abréger des mots pour ne pas que cela compte un message supplémentaire. L’accès à Internet n’était également en rien comparable, avec à la clé le bruit reconnaissable entre 1000 pendant la connexion, la lenteur pour accéder à un site ou se connecter à MSN, des forfaits limités de telle sorte que l’on devait bien penser à se déconnecter dès qu’on n’utilisait plus Internet.

Georges Perec faisait très justement remarquer : « Aucun de ces micro-souvenirs n’est réellement important. Mais ils sont partageables, ils scellent une connivence et ils en sont même les signes les plus précieux. »

Une génération entre deux mondes

Toute génération connait de nombreux changements. Pourtant, la génération née entre la fin des années 1980 et le début des années 1990 semble avoir vécu une transition aux changements encore plus importants et profonds.

En effet, elle a été partagée entre une enfance sans Internet ou presque, où la monnaie était encore le franc, description s’apparentant quasiment à une forme de préhistoire pour la génération d’aujourd’hui. A partir de l’adolescence, elle a connu l’essor progressif et phénoménal des téléphones portables et autres nouvelles technologies, de l’accès à Internet illimité, des réseaux sociaux divers et variés, avec tous les avantages et les dérives que cela comporte…

La génération 90’s maîtrise ces nouvelles technologies puisqu’elle a vécu en direct leur ascension et leur développement. Mais c’est également la dernière génération à avoir connu le monde pré-ère Internet.

« Cette génération 90’s est surtout celle de l’adaptabilité. Elle n’a jamais connu le plein emploi, mais plutôt la crise économique, le chômage de masse, les petits boulots, les désillusions liées au monde du travail, aux études »

C’est certainement pour cette raison que le temps de l’enfance et de l’adolescence de cette génération semble à la fois si lointain (alors que les gens de cette génération ont encore moins de 30 ans ou à peine) et si différent de la génération d’aujourd’hui. On peut souvent lire ou entendre de la part de la génération 90’s que le monde paraissait plus « simple » il y a encore quelques années, avant l’expansion des nouvelles technologies et autres réseaux sociaux. Est-ce le cas ou est-ce surtout une impression attachée à un souvenir du monde vécu en tant qu’enfant/adolescent ? Ou bien les deux ? La question mérite d’être posée et cet article n’a pas la prétention de pouvoir y répondre. Quoi qu’il en soit, il est certain que le rapport au monde, le rapport aux autres n’est plus du tout le même.

Parler de la génération 90’s sous le seul prisme de la nostalgie serait quelque peu limitatif. Cette génération est surtout celle de l’adaptabilité. Elle n’a jamais connu le plein emploi, mais plutôt la crise économique, le chômage de masse, les petits boulots, les désillusions liées au monde du travail, aux études. C’est aussi une génération globalement bien plus bosseuse que ce qui est décrit dans la plupart des médias. En résumé, une génération partageant des références et souvenirs communs tout en étant relativement hétéroclite et complexe. Une génération attachée à son passé mais aussi capable de se renouveler et de proposer de nouvelles choses.


Note :

(1) « Entretien avec Georges Perec », L’Arc, n°76, 1979.

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