Derrière l’affaire Skripal, une crise civilisationnelle européenne ?

L’affaire de l’empoisonnement de l’ex-espion russe Sergueï Skripal il y a un mois a entraîné une escalade rapide des tensions dans les relations diplomatiques entre le Royaume-Uni et la Russie. Trop rapide ?

En tout, 150 diplomates russes ont été expulsés par des pays occidentaux depuis l’empoisonnement d’un ex-espion russe, Sergueï Skripal le 4 mars à Londres. La décision de Theresa May d’expulser 23 diplomates russes il y a trois semaines a produit un effet-domino. Depuis, quinze États-membres de l’Union européenne ont eux-aussi procédé à des expulsions de diplomates. Après la décision de la France de procéder à quatre expulsions, le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a déclaré dans un communiqué : « Nous avons notifié aujourd’hui aux autorités russes notre décision d’expulser du territoire français quatre personnels russes sous statut diplomatique, dans un délai d’une semaine. » Les diplomates concernés sont l’attaché de défense, le chef de la mission économique, le consul à Strasbourg et l’un des consuls à Marseille.

putin trump
Donald Trump a lui aussi expulsé des diplomates russes.

De son côté, Donald Trump a expulsé soixante diplomates russes et annoncé la fermeture du consulat de Russie à Seattle. L’Australie et le Canada, quant à eux, ont obligé respectivement deux et quatre diplomates à quitter leur territoire. Bref, l’Occident semble parfaitement synchronisé et surtout très réactif dans cette affaire. Trop réactif ? Rappelons d’abord que, pour l’instant, aucune preuve n’a été fournie que la Russie avait quelque chose à voir avec l’empoisonnement de l’ex-espion. Le laboratoire militaire Porton Down a conclu qu’il était impossible de connaître la source de l’agent innervant de type militaire, le Novichok. 

« Aujourd’hui qu’elle se trouve dans une situation catastrophique, où plusieurs États d’Europe Centrale et de l’Est remettent en cause ses dogmes, l’UE n’a d’autre choix que de tenter de reprendre la main en s’attaquant à un pays qui échappe à son évolution abêtissante : la Russie »

Évidemment, ces premiers éléments ne sont pas garants de l’innocence de la Russie, qui aurait très bien pu faire fabriquer l’agent innervant ailleurs que sur son territoire. De plus, nul besoin de monter au créneau en jouant les défenseurs de la puissance russe. La Russie est-elle parfaite et transparente ? Non. Est-elle est une démocratie exemplaire ? Non. Y’a-t-il une tradition d’exil, d’arrestation et même de disparition d’opposants politiques ? Oui, très probablement. Pour autant, l’Occident doit-il, dix jours après l’empoisonnement non mortel d’un ex-espion, se mettre en ordre de bataille comme si la Troisième guerre mondiale allait commencer et expulser plus de 150 diplomates russes ? Non.

La prudence et l’attente semblaient des attitudes adéquates face cette affaire. Il paraissait judicieux, pour l’Occident, d’appliquer le principe de la présomption d’innocence si cher à ses yeux et d’attendre d’obtenir des preuves ou, en tout cas, un faisceau d’indices convaincants avant de se lancer dans cette course à l’expulsion. En représailles logiques, la Russie a elle-aussi procédé à des expulsions de diplomates de plusieurs nationalités européennes, dont des Français, tout en clamant son innocence.

L’Occident et son indignation à géométrie variable

Ce qui choque le plus dans cette affaire, c’est le traitement caricatural opéré une fois encore par l’Occident. Ce dernier est, pour une bonne part, littéralement ligué contre la Russie, sans guère de nuances et se fait le défenseur d’une victime utilisée comme prétexte au maintien de la crise diplomatique. Celle-ci doit bien sûr être défendue et justice doit être rendue. Si la Russie est coupable, alors soit. Mais on doute tout de même du besoin urgent et immédiat de sanctions avant même que la Justice n’ait commencé son travail.

On déplorera que l’Union européenne, faible et incapable de la moindre influence sur des sujets géopolitiques mondiaux, saute une fois encore sur l’occasion de refroidir les relations avec son voisin russe. On sait pourtant l’UE comme l’OTAN capables de s’enfermer dans le mutisme, de prendre étrangement sur elles, de faire preuve d’un étonnant manque d’initiative lorsqu’il existe un risque de se mettre à dos certains gouvernement alliés ou susceptibles… Il suffit de songer au sort des Kurdes, massacrés par la Turquie, à celui des chrétiens d’Orient, des Yézidis victimes d’un génocide par les islamistes, des Rohingyas en Birmanie, des chrétiens en Inde, etc. Des milliers de morts qui attendent toujours la réaction indignée dont l’UE sait faire preuve lorsqu’il s’agit de la Russie.

« De nombreux pays d’Europe de l’Ouest, parasités par un étouffement de la voix des peuples, pâtissent de la tendance moralisatrice, de la lâcheté politique et de l’absence de vision à long terme de l’Union européenne qui croit sauver ce qu’elle appelle démocratie, tout en oubliant que tous les peuples n’en ont pas la même approche »

Mais il faut comprendre l’Occident et plus spécifiquement l’UE : vieille puissance sur le déclin, submergée par l’Asie économiquement, elle est aussi ringardisée culturellement par la Russie. L’Europe de l’Est et la Russie prennent sans doute l’Europe de l’Ouest comme des sujets fascinants d’expérience politique. Chaque jour, le fossé grandit entre deux Europe pourtant liées par l’Histoire. Et l’Occident fait tout pour élargir ce fossé. Le traitement politique en France est d’ailleurs symptomatique de cette peur « du Russe, du vrai ». De nombreux pays d’Europe de l’Ouest, parasités par un étouffement de la voix des peuples, pâtissent de la tendance moralisatrice, de la lâcheté politique et de l’absence de vision à long terme de l’Union européenne qui croit sauver ce qu’elle appelle démocratie, tout en oubliant que tous les peuples n’en ont pas la même approche. L’Europe de l’Ouest est ensevelie dans une torpeur, une langueur coupable et reproche à la Russie d’être tout ce qu’elle n’est pas et ne veut pas devenir.

Le vrai problème de l’Occident : la peur des Russes

Sur ce sujet, pour trouver un semblant de bon sens, il faut, en France, se tourner vers des partis considérés par l’appareil médiatico-politique comme « populistes ». Adrien Quatennens, membre de la France Insoumise, a ainsi adopté une posture originale, bien que non « poutinolâtre » : « Nous ne soutenions pas Vladimir Poutine comme candidat en Russie. Ce n’est pas le sujet. Nous disons que la Russie n’est pas une menace contrairement à ce que disent les États-Unis » Et d’ajouter : « Si nous ne devions parler qu’aux États dont les régimes nous conviennent, nous ne parlerions plus à 90 % de la planète ! C’est absurde et irresponsable. Nous sommes des indépendantistes mais l’indépendance ne veut pas dire l’isolement. La Russie est un partenaire. »

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Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères de 1997 à 2002.

L’ancien ministre socialiste des Affaires étrangères Hubert Védrine est un des rares politiques à faire preuve de clairvoyance et sort du sempiternel argument classique et simpliste selon lequel l’Occident s’oppose à la Russie pour se poser en défenseur de la démocratie. En décembre dernier, dans L’Esprit Public (France Culture), il a notamment déclaré : « Depuis le troisième mandat de Vladimir Poutine, il y a une espèce de fureur occidentale qui s’exerce contre les Russes parce qu’ils sont restés des Russes au lieu de devenir des sociaux-démocrates scandinaves comme tout le monde. »

Hubert Védrine touche le cœur du problème. L’Europe de l’Ouest se laisse prendre au piège du mythe de la social-démocratie à la suédoise. De plus, on observe un auto-lynchage permanent de sa propre histoire, la perpétuelle repentance pour avoir ne serait-ce que le droit d’exister, une catégorialisation des droits fondamentaux, une négation des cultures nationales au profit soit de cultures communautarisantes soit d’une culture mondialisée/américanisée.

« Depuis le troisième mandat de Vladimir Poutine, il y a une espèce de fureur occidentale qui s’exerce contre les Russes parce qu’ils sont restés des Russes au lieu de devenir des sociaux-démocrates scandinaves comme tout le monde. » (Hubert Védrine)

En face, comme le dit l’ancien ministre, les Russes sont restés plus hermétiques à tout cela. Pire, ils rejettent en bloc cet amollissement et ce manque d’ambition, de grandeur. En cela, ils représentent une résistance face une UE juchée sur ses positions, incapable de la moindre remise en cause de sa politique dévastatrice, une UE qui appelle à l’indifférenciation des États par l’homogénéisation des économies nationales, une UE qui a clairement et volontairement écrasé les souverainetés nationales tout en mettant en œuvre depuis les années 1950 la diabolisation de l’État-Nation. Loin d’être devenue une Europe des Nations, où chaque État pourrait s’épanouir en restant lui-même maître de son économie, de sa culture, de son identité, de son agriculture, l’UE a verrouillé toute opinion divergente. Elle s’est construite aussi tout au long du XXe siècle par rapport à la Russie. Aujourd’hui qu’elle se trouve dans une situation catastrophique, quand plusieurs États d’Europe Centrale et de l’Est remettent en cause ses dogmes, l’UE n’a d’autre choix de que tenter de reprendre la main en s’attaquant à un pays qui échappe à son évolution abêtissante : la Russie. L’embargo économique n’était qu’une étape dans la punition infligée.

La crainte du soft power russe

Un autre élément pousse l’UE à diaboliser la Russie. Il s’agit du soft power russe qui s’étend et qui serait susceptible de pousser les populations d’Europe de l’Ouest à s’interroger voire à devenir critiques de leur société, à remettre en cause une Union européenne vacillante. Plusieurs paramètres entrent dès lors en jeu. L’identité russe d’abord, qui est fermement affirmée et qui peut servir de repère ou de point de comparaison face à la crise identitaire traversée par l’UE. En outre, les antennes françaises des médias russes comme Sputnik et Russia Today tendent à s’implanter, y compris en France. Lancés en 2015, elles possédaient deux ans plus tard une audience respective d’un peu plus de 800 000 et 1,2 million de personnes. Outil d’influence du Kremlin, oui, c’est certain mais pas seulement.

Face au traitement souvent partial et anti-russe de nombreux médias français, certains estiment qu’il ne s’agit que de rééquilibrer un tout petit peu la balance. Par ailleurs, il est possible d’affirmer la même chose au sujet des États-Unis dont le soft power est un véritable tsunami en France depuis soixante ans et dont presque personne ne se plaint, car ce pays est officiellement notre allié. On pourrait aussi ajouter que des médias français relaient parfaitement les éléments de langage du gouvernement, au point de sombrer dans le journalisme d’allégeance. À ce titre, l’argument du soft power nuisible de la Russie se trouve déjà diminué.

 « Notons par ailleurs les erreurs de certains dirigeants comme Emmanuel Macron qui a tout bonnement snobé le stand russe au Salon du livre de Paris. Cet acte, d’un profond mépris est stupide car il montre l’incapacité du chef de l’État à faire la part des choses entre le gouvernement russe et ses écrivains »

Notons par ailleurs les erreurs de certains dirigeants comme Emmanuel Macron qui a tout bonnement snobé le stand russe au Salon du livre de Paris. Cet acte, d’un profond mépris, est stupide car il montre l’incapacité du chef de l’État à faire la part des choses entre le gouvernement russe et ses écrivains. Dédaigner la culture d’un pays, c’est dédaigner le pouls qui le fait battre, c’est ignorer la capacité qu’ont les écrivains à emporter les lecteurs, à les faire se dépasser, réfléchir, critiquer, rire, pleurer, vibrer, enrager, aimer. Telle est l’ambition de la littérature et elle ne devrait être laissée pour compte pour des intérêts politiques. Tristement ironique quand on voit actuellement si peu d’écrivains français capables de chanter leur propre pays, ses senteurs, son histoire, sa culture, ses contradictions, sa langue, ses mœurs. makineDélicieusement surprenant enfin de voir que l’un plus beaux ouvrages qui répond à cette lourde tâche ces dernières années est celui de l’écrivain russe Andreï Makine avec Cette France qu’on oublie d’aimer. Dans ce court essai, l’immense auteur livre un bouleversant hommage à la France. Au contact d’un écrivain comme Makine, la chair frémit, la peau se rétracte, les frissons nous parcourent. Alors, on oublie les conflits avec la Russie, on oublie que la France et l’Europe de l’Ouest se sont fourvoyées, on oublie cette amnésie européenne qui est contrebalancée par quelques pépites venues d’ailleurs. « La France éternelle n’est pas une hyperbole nationaliste. Ce sentiment de pérennité se perçoit dans les échos qui, durant notre existence fugace, relient notre présent au passé lointain d’un pays, de cette France dont nous sondons alors, avec émotion, l’histoire et la densité humaine. »

Un écrivain russe amoureux de l’Hexagone nous donne une belle définition de la France éternelle. Alors pourquoi, de notre côté, sommes-nous incapables de comprendre le désir de Russie éternelle cultivé par les Russes ?

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