Les Républicains : renaissance ou baroud d’honneur ?

Face à la politique macronienne, la capacité de la droite LR à s’affirmer comme une véritable alternative se heurte à de multiples obstacles. Sont-ils pour autant insurmontables ?

La recomposition du paysage politique depuis le printemps dernier a affecté la droite traditionnelle. Pas autant que le Parti socialiste qui est aujourd’hui en état de déliquescence totale mais suffisamment pour renverser la table et ne plus en faire la principale force politique française. Institutionnellement, la droite conserve la majorité au Sénat avec 146 sénateurs sur 348 mais elle ne possède plus que 101 députés sur 577, contre 311 pour La République en Marche. Un effectif qui lui permet cependant de « sauver les meubles » par rapport au PS qui n’en a plus que 30. Au sein du parti Les Républicains, les obstacles à une reconstruction efficace sont de taille. LR est aujourd’hui traversé par des fractures internes et divergences idéologiques quasiment irréconciliables qui étaient présentes depuis longtemps. La réussite d’Emmanuel Macron et le départ de certains membres de LR pour rejoindre LREM ou le gouvernement n’a fait que les confirmer.

Les schismes de LR

L’UMP était déjà partagée entre une droite « forte », autrement dit tranchée, avec une ligne droitière mais libérale, principalement incarnée par Nicolas Sarkozy, Jean-François Copé, Éric Ciotti, Bruno Retailleau, et un centre-droit, lui aussi libéral, qualifié par ses opposants de droite « molle », représenté par exemple par Xavier Bertrand, Alain Juppé, François Baroin. Ce centre-droit libéral est totalement acquis et même sous le charme du nouveau président, engouement qui a pu prendre des formes diverses (création des Constructifs, appel à l’ouverture et critique du « sectarisme » de la frange droitière). De l’autre côté, une deuxième fracture existe bel et bien : il s’agit de la frange la plus droitière, celle de Thierry Mariani notamment, qui appelle à une alliance avec le FN pour créer une grande alliance à droite, dans le but de reprendre le pouvoir en 2022. La droite wauquieziste est donc prise en étau entre ces deux « droites », bien que le problème du centre-droit soit plus ou moins « réglé » depuis l’exclusion des Bruno le Maire et Gérald Darmanin du parti. Le vice-président LR, Guillaume Peltier, a néanmoins exclu fermement tout accord avec le FN, sur Public Sénat le 12 mars : « Il n’y a pas, et il n’y aura pas d’accord le FN. » Et la décision est « définitive ». De par son rôle, on peut supposer qu’il représente la ligne officielle du parti. Il a aussi balayé d’un revers de main la précédente déclaration de Thierry Mariani, en la qualifiant même de « non-sujet ».

Wauquiez_lepuy10Le défi de Laurent Wauquiez est donc de récupérer les électeurs les plus centristes mais aussi les plus droitistes. Pour les premiers, tout dépendra de l’évolution de leurs sentiments vis-à-vis de La République en Marche. Un sujet peut pour l’instant entraîner un revirement de ces « convertis » au macronisme : la hausse de 1,7 points de la CSG, qui touche des retraités. Mercredi, à Montargis, le président LR s’est aussi adressé aux retraités, « les premiers oubliés, les premiers sacrifiés de cette politique ». Les retraités sont tout de même 26 % à avoir voté pour Emmanuel Macron, ce qui constitue un potentiel réservoir de grands déçus du macronisme.

« La droite wauquieziste a eu raison de laisser éclater au grand jour la fracture avec la droite ‘centrisée’. La droite n’a aucune chance de se constituer en pôle réel d’opposition et de revenir au pouvoir avec des soutiens à demi-voilés ou carrément affirmés d’Emmanuel Macron »

Récupérer des électeurs FN semble beaucoup plus compliqué. Dans un sondage Ifop-Fiducial pour Paris Match et Sud Radio, il ressort qu’en cas de duel Wauquiez-Le Pen, 62 % de l’ensemble des Français préfèrent Laurent Wauquiez contre 25 % pour Marine Le Pen. Pour les électeurs FN, le constat est sans appel : 97 % pour Marine Le Pen et seulement 3 % pour Laurent Wauquiez. L’électorat frontiste ne semble donc pas le plus aisé à convaincre pour LR. Pourtant, le réservoir politique en jeu est important, étant donné les résultats de la présidente du Front national aux dernières élections. Guillaume Peltier l’a bien compris quand, toujours sur Public Sénat, il déclare : « Nous revendiquons le droit de nous adresser à tous les électeurs, y compris ceux qui ont voté Jean-Luc Mélenchon ou Marine le Pen. » À moins de venir chasser sur les terres du FN, sur des sujets comme l’immigration – thème lâchement abandonné par la gauche et monopolisé par l’extrême droite – Laurent Wauquiez a peu de chances de reprendre l’électorat frontiste, du moins pas la majorité de celui-ci. En revanche, la droite wauquieziste a eu objectivement raison de laisser éclater au grand jour la fracture avec la droite « centrisée ». La droite n’a aucune chance de se constituer en pôle réel d’opposition et de revenir au pouvoir avec des soutiens à demi-voilés ou carrément affirmés d’Emmanuel Macron. Elle doit faire bouger les lignes et avancer ses pions.

Le problème de Laurent Wauquiez reste que, en dépit de ce qu’il peut affirmer, la ligne idéologique de sa droite a aussi des points de convergence avec LREM, notamment sur le libéralisme économique. Le président de LR a donc deux combats vis-à-vis du gouvernement : s’opposer à lui sur des thèmes qui auraient pu les rapprocher et affirmer une ligne antagoniste à celle d’Emmanuel Macron. La question du libéralisme économique est sensible en ce qu’elle appelle automatiquement celle de l’UE. Laurent Wauquiez a déjà commencé à parsemer ses déclarations d’une pointe de souverainisme mais celui-ci est insuffisant pour se différencier frontalement de LREM. Il a affirmé dans un interview au Figaro en novembre dernier : « On ne construit pas l’Europe contre l’avis des peuples. » Énoncé plein de bon sens mais dans les faits, c’est ainsi. L’UE s’est construite, comme l’a démontré Jean-Pierre Chevènement dans son livre L’Europe sortie de l’histoire, contre les peuples et surtout les Nations diabolisées après la Seconde Guerre mondiale. Le culte du libre-échangisme, du sans-frontiérisme, de la dérégulation de l’économie et du transfert de compétences régaliennes comme la monnaie, sont le fait de l’UE, sans accord des peuples.

« La question essentielle est : que ferait Laurent Wauquiez au sujet de l’UE s’il devenait président, ou même présidentiable ? Les paroles non accompagnées de faits ne sauraient permettre à long terme de garder le soutien du peuple »

La question essentielle est : que ferait Laurent Wauquiez au sujet de l’UE s’il devenait président, ou même présidentiable ? Les paroles non accompagnées de faits ne sauraient permettre à long terme de garder le soutien du peuple, tout au plus d’avoir son vote. Ce serait loin de suffire face aux montées des partis eurosceptiques et euro-critiques un peu partout en Europe. Cette dernière est en train d’imploser sans que ses promoteurs ne se remettent en question. Laurent Wauquiez est-il sincère dans sa critique de l’Union ? Il est vrai qu’il a effectué un changement progressif sur le sujet. En 2020, il ne s’opposait pas, dans Le Figaro, à l’entrée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’UE mais la soumettait à « des bases solides », de « frontières bien gardées » et de la résolution des problèmes de criminalité organisée. Ces soucis n’ont jamais été réglés dans ces pays et on sait que l’élargissement de l’UE a déjà été beaucoup trop loin, créant depuis longtemps une UE à plusieurs vitesses, dont les politiques ont des conséquences graves pour les individus (par exemple : en matière agricole) avec une monnaie trop forte pour les États, l’Allemagne exceptée.

En 2011, lors d’un interview au Monde, Laurent Wauquiez se montrait clairement européaniste : « La France gagne quand elle est sur des positions résolument pro-européennes. » Dans Le Figaro, en 2017, il s’oppose désormais à tout élargissement : « Je proposerai au contraire que sur le prochain mandat du Parlement européen il n’y ait plus aucun élargissement ». Le chef de fil des Républicains a également dénoncé la négation du résultat du référendum de 2005 alors qu’il s’agissait d’un acte de sa famille politique. Toutefois, on aurait aimer le voir prendre partie pour le Non dès le début… En 2016, dans un interview à Libération, il avait déclaré au sujet du Brexit : « Je pensais que l’Europe avait besoin d’un électrochoc. Cela fait trop longtemps qu’on fait semblant. L’Europe mécontente les peuples. Tout le monde le sait. Mais la classe politique actuelle, avec sa profonde médiocrité, n’a rien fait pour que ça change. Après le Brexit, on ne peut plus se cacher et nier cette réalité. L’Europe ne marche plus. Il est temps de mettre un bon coup de pied dans la fourmilière. »

Une évolution sur l’UE

En outre, il plaide pour une refondation de l’UE, sur la base d’un noyau dur (six États) et des États-nations, ce qui sont des propositions originales dans le paysage politique, mais impossibles à mettre en oeuvre car cela supposerait une sortie de la majorité des États qui ne veulent pas quitter l’UE. Pour qu’un tel scénario se réalise, il faudrait admettre l’explosion préalable de l’UE. Sans aller jusqu’à plaider pour le Frexit, étape la plus radicale qui reste uniquement prônée par Les Patriotes et l’UPR, Laurent Wauquiez a effectué tout au long de ces années un sérieux revirement sur ce sujet essentiel. Certains pourraient dire qu’il a été bien lent à critiquer ce système défectueux qu’est l’UE actuelle et qui mérite au mieux d’imploser pour être mieux reconstruite. On pourrait arguer que Jean-Luc Mélenchon a lui aussi mis beaucoup de temps à le dénoncer. Il avait d’ailleurs voté Oui au Traité de Maastricht. Il est pourtant aujourd’hui l’un des rares à pousser son raisonnement en évoquant la possibilité de sortir des traités dérangeants. Toutefois, il n’y a pas que la sincérité de Laurent Wauquiez sur le sujet qui est importante ; l’autre problème auquel il va être confronté sera son propre électorat, qui reste libéral et qui risque d’être effrayé par une ligne trop radicale. Tenter un numéro de funambule reste-t’il la seule solution du président de LR ? À tenter d’unir des gens qui pensent de manière radicalement différente, on peut aussi se perdre.

L’autre partie de la stratégie de Laurent Wauquiez, qui est moins risquée et plus « facile » à mener pour gagner le pouvoir se joue sur le plan interne. On peut l’estimer d’abord fort d’un socle d’environ 20%, qui serait plus ou moins le même que François Fillon, une droite traditionnelle, plutôt aisée et âgée. En effet, 20% des cadres et 36 % des retraités avaient voté pour François Fillon. Ces mêmes 20 % qui sont hostiles à Emmanuel Macron et à la ligne de centre-droit d’Alain Juppé.

La drague aux autres électorats

L’autre électorat que Laurent Wauquiez peut espérer conquérir est la classe moyenne, la France provincial et enracinée. En d’autres termes, la France périphérique explicitée par le géographe Christophe Guilluy dans ses essais. La droite wauquieiste sait qu’Emmanuel Macron n’ira pas vraiment chasser sur ces terres-là… La venue du président jeudi dernier à Rilly-sur-Vienne, en Touraine, pour tenter de calmer les craintes des maires des petites communes, confrontés à la fermeture des écoles primaires, ne trompe personne. Un millier d’écoles vont peut-être bien ouvrir sur le territoire français comme l’a promis Emmanuel Macron mais cela ne se fera certainement pas dans les communes très rurales, où de nombreux établissements sont condamnés. Cette France des provinces n’intéresse pas LREM. Elle est tout le contraire de la France qu’elle représente : mondialisée, startupeuse, déracinée, europhile, parisienne.

« Cette France des provinces n’intéresse pas LREM. Elle est tout le contraire de la France qu’elle représente : mondialisée, startupeuse, déracinée, europhile, parisienne »

La France des territoires périphériques est précisément celle que Laurent Wauquiez peut toucher, s’il continue de soigner et d’alimenter son image assumée d’homme attaché à ses terres et proche de ses concitoyens. Une tactique suivie par Guillaume Peltier qui a déclaré jeudi dernier sur Sud Radio : « La politique d’Emmanuel Macron est uniquement adressée à cette minorité de Français qui vont très bien et qui habitent les grandes métropoles. » La France des classes moyennes, enracinée, avec une identité culturelle forte, la France rurale, forme un électorat potentiel à l’égard duquel la droite wauquieziste doit mettre le paquet. Les professions intermédiaires, qui constituent une bonne partie de la classe moyenne et moyenne supérieure, avaient voté à 13 % pour François Fillon, et pourraient être réceptives à l’image de provinciale accessible de Laurent Wauquiez mais aussi admiratives de ce parcours méritocratique qu’il a effectué par ses études.

Laurent Wauquiez (3) - avec Sarko

En revanche, seuls 8 % des employés et 5 % des ouvriers avaient voté pour François Fillon, préférant nettement Marine le Pen (32 % et 37 %) et Jean-Luc Mélenchon (22 % et 24 %). Le vote ouvrier semble donc très difficile à obtenir pour Laurent Wauquiez, en dépit de sa volonté de trancher avec le côté bourgeois d’un Emmanuel Macron. Difficile aussi pour lui de toucher les abstentionnistes qui sont généralement des hommes et femmes désillusionnés de la classe politique et qui aspireraient à un candidat anti-système, personnage que Laurent Wauquiez n’arrivera sûrement pas à incarner.

Toujours sur le plan interne, LR peut jouer le rôle d’opposant sur les thèmes sociétaux et bioéthiques, tel que la PMA généralisée, l’euthanasie active et autres sujets touchant à la manipulation du vivant, pour se démarquer de l’extrême-centre macronien et de la gauche libérale.

Ainsi, les chances de reconstruction de la droite sont certainement meilleures que celles du PS. Encore faut-il qu’elle se donne les moyens d’être active et même de muter pour gagner la bataille des idées, tout en ne cédant pas aux sirènes du macronisme. La France startupeuse d’Emmanuel Macron ne représente pas la majorité. Si elle a fait l’élection, elle reste un microcosme. La majorité silencieuse ne demande qu’à être écoutée, si Les Républicains lui prêtent une oreille sincère.

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