Pierre Desproges : l’art et la manière

En prévision des trente ans de la disparition de son père, Perrine Desproges a publié à l’automne un ouvrage devenu best-seller en quelques semaines. À partir des archives familiales, fourmillant de documents inédits, et d’une large sélection de ses textes déjà connus, Desproges par Desproges ambitionne de redécouvrir, de raconter et peut-être même de comprendre l’homme derrière l’humoriste.

Desproges-Livre (3)Dans une France qui doute d’elle-même, où chaque jour le débat se crispe davantage et où l’impertinence devient un sport extrême réservé aux initiés, il est toujours un importun pour en appeler invariablement aux mânes de Pierre Desproges. Et préciser qu’évidemment, « on ne peut plus rien dire ! ». Pourtant, en 2018 comme en 1988, les journalistes gribouillent, les politiques palabrent et les humoristes font ce qu’ils peuvent avec les miasmes de l’actualité. Désormais, les polémiques s’appellent plus volontiers des buzz et les champions de l’indignation ont trouvé dans les réseaux sociaux des outils plus directs que le bon vieux courrier des lecteurs. Si Desproges nous manque, ce n’est pas pour ce qu’il disait mais pour la si jolie manière dont il le faisait.

Le touche-à-tout

Desproges par Desproges (éditions Du Courroux)[1] est d’abord un bel ouvrage de format large, richement illustré, qui se déguste au gré de l’hiver comme un ballotin de chocolats. Mieux : il fait désormais office de biographie de l’artiste, de résumé très complet de sa carrière particulièrement variée et de clef de compréhension d’une œuvre trop tôt interrompue. Il est déjà un indispensable des bibliothèques des gens de bon goût, même pour qui possèderait la totalité de ses bouquins. Oubliée, la terrible déconvenue de Tout Desproges, ce pavé compilatoire paru il y a dix ans déjà, lequel promettait d’être l’intégrale de référence mais ignorait fâcheusement le sublime Almanach (1988) et privait le lecteur des illustrations du Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis (1985). Cette fois-ci, le produit est à la hauteur des attentes et nous en apprend beaucoup.

« Desproges n’a pas eu peur des bides : il les a recherchés. Et c’est avec délectation qu’il a récolté les lettres d’insultes de téléspectateurs complétement perturbés par l’humour absurde de La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède »

Avant de devenir le poil-à-gratter du journal L’Aurore et d’apparaître sur le plateau du Petit Rapporteur de Jacques Martin (à l’époque où il était drôle), Pierre Desproges s’est cherché… Mais derrière les facéties de son enfance, dans les missives tragicomiques qu’il envoie, lors de son service militaire en Algérie, à son ami Poumi, à chaque ligne de ces lettres d’amour pleines d’esprit adressées à Hélène, la femme de sa vie, ou à travers le sabotage méticuleux de ses expériences professionnelles (kiné, représentant pour une entreprise de poutres artificielles…), éclosent l’anticonformiste et le satiriste. Tôt ou tard, son talent naturel devait finir par être remarqué et, par bonheur, il le fut. Car ce talent, si puissant qu’il confine au génie, mène Desproges à tout, comme ce livre nous le rappelle utilement. Le spécialiste ès-chiens écrasés de L’Aurore loué par Françoise Sagan se fera successivement critique cynique de films, homme de télévision – chez Martin, dans l’Île aux Enfants où il crée le personnage du Professeur Corbiniou, puis sur FR3 pour la célèbre Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède – procureur du Tribunal des Flagrants Délires sur les ondes de France Inter, écrivain et romancier… et même auteur-compositeur-interprète de chansons qui fleurent bon la dérision… La scène, pour laquelle il ne se pensait pas fait, sera pour lui une consécration. Desproges découvre, sans trop y croire, qu’il a une voix, une présence et une audace, en plus de cette maîtrise hors-norme du verbe que seul un Raymond Devos, chez ses contemporains, pouvait lui disputer.

Rire pour moquer (un peu) et dédramatiser (beaucoup)

Chez cet homme angoissé, effrayé par la mort et la maladie qui finira d’ailleurs par l’atteindre, telle une prophétie autoréalisatrice, la misanthropie a joué un rôle de bouclier derrière lequel il pouvait affronter sans faillir le public. Desproges n’a pas eu peur des bides : il les a recherchés. Et c’est avec délectation qu’il a récolté les lettres d’insultes de téléspectateurs complétement perturbés par l’humour absurde de La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède. Plusieurs pages de Desproges par Desproges reproduisent ces messages hostiles reçus tout au long de sa carrière. Jugé tantôt abêtissant, tantôt provocateur, parfois même vulgaire, Desproges se rassurait de l’absence d’unanimité à son égard, lui qui refusait l’idée qu’un trop grand nombre de personnes puissent partager ses vues…

L’électeur buissonnier qu’il était s’échinait par ailleurs à brouiller les pistes, à répéter qu’il ne détestait rien autant que la gauche, à part la droite. On a pu le qualifier d’anarchiste de droite, étiquette qu’il aurait résolument vomie. À la fin d’un siècle très politisé, il a réussi le tour de force d’être un « artiste dégagé » tout en s’aventurant sur les sujets sensibles. Ainsi railla-t-il les Resto’ du Cœur de Coluche, ce comique en salopette mort d’avoir attaqué un camion à coups de tête, et osa-t-il, sur scène, faire rire de la Shoah grâce au maniement exceptionnel du second degré. Ce qui ne l’empêcha pas de s’en prendre avec récurrence aux extrêmes de tous bords qu’il haïssait aussi sûrement que le faux humanisme dégoulinant dont l’audiovisuel devenait déjà le réceptacle.

Desproges-Livre (1)C’est un lieu commun que de voir en l’humour noir une forme de pudeur… Chez Desproges, rire et faire rire, même de l’horreur, même des autres, était aussi la meilleure manière de s’ouvrir l’esprit et de dédramatiser. Il savait qu’une plume bien maniée pouvait tuer aussi assurément qu’une arme. Inutile donc, à ses yeux, de faire feu sur les petits, puisque « on ne tire pas sur une ambulance, sauf si Sabatier est à l’intérieur ». Seuls les plus forts, les plus estimés, pouvaient endurer la blessure d’orgueil d’une pique desprogienne. Trop heureux de pouvoir « déboulonner les statues », il a réservé les plus cinglantes de ses attaques aux candidats à la déification, Marguerite Duras, Jack Lang ou Yves Montand.

On se contente trop souvent de répéter ce fameux « rire de tout, mais pas avec tout le monde », déclamé lors d’un réquisitoire du Tribunal des Flagrants Délires contre Jean-Marie Le Pen, en septembre 1982. Le livre qui nous est aujourd’hui offert nous rappelle ce qui est le plus essentiel : pour rire de tout, il faut surtout posséder l’art et maîtriser la méthode. Et il n’y avait pas meilleur professeur que Pierre Desproges.


Note :
[1] Perrine Desproges, Cécile Thomas (dir.), Desproges par Desproges, Éditions du Courroux, 2017, 340 pages.

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