Diffuseurs de ‘Fake News’ : souriez, vous êtes traqués !

L’État, nouveau juge de la vérité ? Telle est la question qu’on peut légitimement se poser après la proposition d’Emmanuel Macron, énoncée au cours de ses vœux à la presse, de faire la chasse aux « fausses nouvelles » sur Internet. Pour cela, le président de la République veut créer et imposer des règles nouvelles aux plateformes. Des sanctions telles que le déréférencement et le blocage des sites incriminés seraient prévues.

On en sait peu sur ce qui se cache derrière la proposition d’Emmanuel Macron de mener la guerre aux fausses nouvelles (aussi appelées fake news), si ce n’est que des sanctions comme le déréférencement et le blocage de sites seraient envisagés. Une foule de questions auxquelles aucun membre de l’exécutif n’a pour l’heure répondu apparaissent néanmoins. Journaliste à Europe 1, Géraldine Woessner a, sur son compte Twitter, posé tout haut les questions que chacun se pose tout bas : « Qui dira ce qui est fake ? La loi ? Une cellule de fact check ? Interne aux plateformes, ou pas ? Un comité, un collège…? Pour les recours, il y aura un tribunal ? Interne aux plateformes, ou pas ? »

Que les détails de cette proposition soient pour l’instant inconnus n’empêchent pas de s’interroger sur l’ambition d’un gouvernement qui entend donner les bons et mauvais points aux médias, un gouvernement qui, directement ou indirectement, estimera que telle information est vraie, et donc digne d’être en ligne, ou fausse, et donc vouée à l’enfer de la suppression et de l’invisibilité sur la Toile. Une décision qui n’est pas sans poser de problèmes pour la liberté d’expression et par ricochet pour la démocratie. Mais avant toute chose, rappelons que la diffusion de fausses nouvelles est condamnée par l’article 27 de la loi du 29 juillet 1881 qui dispose que « la publication, la diffusion ou la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique, ou aura été susceptible de la troubler, sera punie d’une amende de 45 000 euros. Les mêmes faits seront punis de 135 000 euros d’amende, lorsque la publication, la diffusion ou la reproduction faite de mauvaise foi sera de nature à ébranler la discipline ou le moral des armées ou à entraver l’effort de guerre de la Nation. »

« Le risque est une décrédibilisation des médias alternatifs, le verrouillage d’idées minoritaires et anti-conformistes sur des sujets essentiels comme l’Union Européenne, le libéralisme économique et sociétal mais aussi des sujets qui constituent des marqueurs géopolitiques, comme la Russie »

Pour ce qui est de la proposition d’Emmanuel Macron, on peut penser qu’il existera une autorité administrative chargée de traquer les fausses nouvelles. Dès lors, il y a fort à parier que des fermetures préventives de sites aient lieu et que des mois ou des années s’écoulent avant qu’un litige n’arrive devant un tribunal. Les effets concrets sur des sites pourraient donc être dommageables et ce pendant un laps de temps très long. Il est vain pourtant de considérer que les fausses nouvelles tiennent sur le long terme. Les fausses informations ont tendance, avec les réseaux sociaux, à s’enflammer comme du papier et à ne laisser que des cendres… Autrement dit à affoler la Toile de manière passionnelle mais à retomber aussi brusquement qu’un soufflé. Rien n’empêche enfin qu’une nouvelle même déclarée « fausse » dans sa dimension principale, contiennent des sous-éléments véridiques et puisse ouvrir un débat. Or, on peut craindre que la future loi s’attaque, en plus des fausses nouvelles, aux informations secondaires et au traitement de sujets transversaux aux nouvelles en question.

Le risque est évidemment une décrédibilisation et, à terme, une condamnation des médias alternatifs, des opposants politiques (surtout de l’extrême gauche et de l’extrême droite), le verrouillage d’idées minoritaires et anti-conformistes sur des sujets essentiels comme l’Union Européenne, le libéralisme économique et sociétal mais aussi des sujets qui constituent des marqueurs géopolitiques, comme la Russie. Cela dit, on peut estimer que cette chasse aux fausses nouvelles a déjà été expérimentée avec la pénalisation des sites anti-IVG sous la précédente législature. Faire taire ceux qui pensent différemment de la majorité est-elle une solution admissible et efficace en démocratie libérale ?

De plus, personne n’est forcé de consulter un site Internet et on ne pourrait invoquer cet argument de la faiblesse de certaines âmes malléables qui se laisseraient « embobiner » pour censurer des sites sans sombrer, une fois de plus, dans l’infantilisation et la condescendance.  Plus généralement, on peut ajouter que la chasse aux fausses nouvelles, mêlée à l’argument du complotisme, a de tout temps été celui des autoritarismes et totalitarismes pour empêcher une pensée discordante – bonne ou mauvaise – d’émerger. La chasse aux fausses nouvelles pourrait être l’arbre qui cache la forêt ou l’enfer pavé de bonnes intentions. Une fois la vanne ouverte, le risque serait grand de classer dans le groupe « fausses nouvelles » toute opinion interprétative d’un événement ou tout avis tellement original qu’il en semblerait suspect.

Les médias traditionnels pris à leur propre piège

Dans cette affaire, les médias sont pris à leur propre piège car ce sont eux qui ont créé et alimenté le fact checking depuis des années, à l’instar des Décodeurs du Monde ou de Libé Désintox et ce dans la logique d’un assainissement intellectuel du contenu, d’une vision biaisée et orientée de ce qu’il convient de penser ou non. Curieux paradoxe en vérité puisque les médias sont censés représenter la liberté d’expression et se font aussi parallèlement chiens de garde de l’information juste. Les portails numériques des médias classiques sont évidemment toujours classés par le controversé Decodex (créé en février 2017) parmi les sites honorables et les sites alternatifs ou plus généralement « trop à gauche » ou « trop à droite » faisant l’objet de réserves et d’avertissements aux lecteurs. On peut toujours arguer que le but des médias est de donner des clés aux lecteurs pour se débrouiller avec les millions de données disponibles mais ce serait se montrer manichéen et bêtement crédule. Dans une société où chaque mot, chaque geste, est soumis depuis des années à une véritable inspection en règle de la part des médias, pour ensuite déterminer si ledit mot ou ledit geste est acceptable ou doit au contraire faire l’objet d’un pseudo-scandale sur la Toile, on peut affirmer que ce qui se joue est, au fond, la conquête du monopole de l’information pertinente.

« Dans cette affaire, les médias sont pris à leur propre piège car ce sont eux qui ont créé et alimenté le fact checking depuis des années, dans une logique d’assainissement intellectuel du contenu, de vision biaisée et orientée de ce qu’il convient de penser ou non »

Des opposants politiques peuvent aussi faire l’objet d’une attaque sous le prétexte de la fausse nouvelle, pour uniquement balayer d’un revers de main et surtout pour déclarer nulle et non avenue leur opinion. Ainsi, le président du mouvement Objectif France et entrepreneur dans le numérique Rafik Smati a récemment témoigné dans une vidéo[1] sur Twitter de l’utilisation abusive et trompeuse de la fausse nouvelle qui a été faite à son encontre durant la campagne présidentielle : « J’ai pris conscience à quel point la notion de fake news pouvait être subjective. À plusieurs reprises par exemple, j’ai pris position dans des vidéos, dans des médias contre la réforme de l’ISF proposée par Emmanuel Macron alors que je suis pourtant pour sa suppression totale. Les arguments que j’invoquais à l’époque étaient les suivants : cette réforme allait bénéficier en très grande partie aux grandes fortunes financières. OK. Mais les fortunes moyennes supérieures dont le capital est essentiellement immobilier allaient continuer à être qualifiées de fortunées par l’administration fiscale. Et ces prises de position m’ont valu un article dans les Décodeurs du Monde qui a essayé de déconstruire mon argumentation et d’assimiler mes prises de positions à des fake news. Sauf que depuis tout le monde est d’accord pour dire que ces propos-là ne relevaient pas de la fake news. » 

Que l’État se mette à juger de la véracité et de l’honorabilité d’une information est donc encore plus inquiétant car d’une part, de nombreux médias sont soumis à des grands groupes industriels ; d’autre part, ces grands groupes entretiennent des liens étroits avec le pouvoir politique. On pourrait dire que le projet d’Emmanuel Macron constitue le dernier côté d’un triangle équilatéral pour mettre de côté toute réelle opposition : pouvoir politique -> patrons/groupes de presse -> médias -> pouvoir politique.

Macron Voeux presse 2018
Le Président Macron lors de ses vœux à la presse le 3 janvier 2018

Les citoyens seuls devraient rester juges et critiques de ce que sont les fausses nouvelles et ils doivent pour cela être libres de s’informer comme ils veulent, où ils veulent et d’interpréter à leur façon les informations qu’ils choisissent. Car, une fois encore, certains faits sont dans l’ensemble objectifs et admis par tous mais leur interprétation peut néanmoins relever de la libre appréciation . La meilleure solution quand il est question de la presse (écrite, audiovisuelle et ici surtout web) et de la liberté d’expression reste la prudence. Laissons les informations circuler et donnons du crédit aux lecteurs, croyons en leur capacité à se faire critiques, tant des contenus classiques qu’alternatifs. Que cela soit fait par l’État ou par les médias eux-mêmes, condamner ou verrouiller toute pensée sous l’étiquette de « fausse nouvelle » n’est pas une preuve de confiance envers les citoyens, bien au contraire. Il s’agit d’une infantilisation des masses[2].

L’inefficacité relative du fact checking

En France, une étude[3] a été effectuée durant la dernière campagne présidentielle pour observer l’influence des fausses nouvelles sur les intentions de vote des électeurs vis-à-vis de Marine Le Pen. Si les résultats confortent l’idée selon laquelle les fausses nouvelles trompent les électeurs, ils ne font pas apparaître que la restauration de la vérité ramène lesdits électeurs dans « le droit chemin ». D’un côté, les fausses nouvelles diffusées par Marine Le Pen lui font en effet gagner des voix ; d’un autre côté, une fois que son électorat potentiel est mis au fait de la vérité, il ne retire pas pour autant sa voix car il garde un terreau de pensée de base, des présupposés qui ne le poussent pas à changer son vote, même en sachant la vérité sur des points purement factuels.

On peut donc trouver à redire à l’efficacité du fact checking. Ce semi-échec s’explique sûrement par plusieurs raisons mais on ne saurait nier celle de la défiance des citoyens envers les médias traditionnels et les journalistes. Les citoyens veulent de l’information, du contenu, des angles originaux, des opinions et éditos qui soit rejoignent leurs avis soit les bousculent. Mais ils ne souhaitent pas que ces mêmes médias les prennent par la main et leur fassent une leçon d’éducation médiatique, en lui expliquant quelles informations sont dignes de récolter un bon ou mauvais point. Toutefois, il faut relativiser cette tendance à traquer la véracité des informations par les médias. Ces derniers n’ont aucun pouvoir pour condamner juridiquement. Leur rôle se limite à donner des leçons ou jeter l’opprobre sur l’auteur d’une information prétendue erronée. La proposition d’Emmanuel Macron, si elle aboutit, pourra au contraire permettre de mettre en place un contrôle administratif.

Enfin, dans l’absolu, il n’est pas du tout certain que les mesures suspensives, coercitives et les peines pécuniaires aient un effet productif dans ce domaine ni puissent faire fonction d’exemple devant les tribunaux pour dissuader d’autres acteurs de diffuser de fausses nouvelles. Seuls les débats d’idées, les confrontations intellectuelles, les recherches universitaires et l’éducation individuelle peuvent permettre aux citoyens que nous sommes de grandir mentalement, d’argumenter, résister, critiquer, et de constamment douter. Sans la liberté d’expression, la pensée est condamnée à rester larvaire ou cachée. Et rien ne peut justifier, dans une démocratie comme la nôtre, une solution si radicale.

C’est pourquoi, en tant que média modeste et indépendant, Voix de l’Hexagone est résolument hostile à tout projet de cette nature.


Notes :
[1] Tweet de Rafik Smati (@RafikSmati) du 4 janvier 2018.
[2] Le youtubeur Trouble Fait a publié il y a cinq mois une vidéo éloquente intitulée « Fake News, l’assaut de la police de la pensée » (reproduite dans l’article). Il montre extrêmement bien cette tendance qu’ont les médias à prendre les lecteurs pour des idiots ultra malléables. Il prend ainsi pour exemple la fausse nouvelle du soutien du pape à Donald Trump diffusée pendant la campagne présidentielle américaine. Une fois la véracité de l’information écartée, personne n’a fait, explique Trouble Fait, d’étude de l’impact de ladite information sur les votes. Comment affirmer dès lors que tout un chacun tombe dans le panneau et qu’il n’ouvre pas les yeux sur une fausse nouvelle ?
[3] Lire à ce sujet Jean-Marie Pottier, « Les mensonges rapportent des voix à Marine Le Pen, le fact-checking ne lui en enlève pas », slate.fr, 26 juillet 2017.

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