[Portrait] Philippe Arondel : « J’étais un peu le gauchiste de la CFTC »

Juriste et économiste, militant CFTC pendant plus de vingt ans, chrétien hétérodoxe, journaliste, avide de nourritures spirituelles, Philippe Arondel a mené et continue de mener plusieurs vies en une. Il a accepté de se confier à Voix de l’Hexagone début décembre.

couple arondel
Philippe et Madeleine Arondel, un couple uni depuis 1968 (Photo : Ella Micheletti)

Il pleut cet après-midi de décembre à Versailles quand Philippe Arondel et son épouse Madeleine atteignent le café L’Équilibre où nous nous sommes donnés rendez-vous. Le ciel grisâtre éteint les visages en manque de vitamine D des passants qui se pressent dans les petites rues autour du marché Notre-Dame. Les nuages gonflés de pluie ne cessent de menacer et c’est frigorifiés que nous entrons dans le bar, en profitant de la chaleur bienfaisante de l’intérieur. Vêtu d’un gros imperméable gris, d’une écharpe rouge, les cheveux en bataille et buée sur les lunettes, Philippe Arondel s’excuse des dix minutes de retard qu’ils ont accumulées, Madeleine et lui, depuis leur départ d’Épernon, petite ville proche de Rambouillet, où ils résident. Face à Philippe Arondel, j’ignore par où commencer notre conversation, quelle étiquette lui mettre. En faut-il vraiment une ? Philippe Arondel est aujourd’hui  journaliste, il intervient sur la radio Fréquence Protestante tous les mardis, dans l’émission « Midi magazine« . Durant une heure, il interroge l’invité de son choix, le plus souvent sur un récent ouvrage. Histoire, littérature, science politique, philosophie, rien n’échappe à son appétit intellectuel.

Le Philippe Arondel journaliste est la facette la plus connue des auditeurs qui ont pour habitude de brancher leur poste de radio. Une activité qui ravit le concerné. « J’ai toujours voulu être journaliste même si j’ai fait des études de droit et d’économie à la base », explique-t-il en souriant. Du droit public pour être exact et ce qu’on appelait à l’époque un doctorat d’Etat avec un mémoire de recherche sur l’histoire du droit et des faits économiques et sociaux, en 1970.

« Je les ai faits les conférences de presse et les
petits déjeuners avec VGE ! 
»

Pour autant, une fois son diplôme en poche, Philippe Arondel décide de tenter sa chance dans le journalisme : « J’ai tout simplement consulté les petites annonces et on m’a proposé un poste de journaliste à la Fédération National de Bâtiment. » Sur le coup, il ne sait pas vraiment où il met les pieds et ne connaît pas du tout ce secteur : « Je suis resté un an là-bas, je m’occupais du secteur Logement. J’y ai tout appris. Je me baladais, j’adorais ça. J’ai d’ailleurs encore les casques pour aller visiter les chantiers ! » L’aventure tourne malheureusement court quand il est licencié, sans trop savoir pourquoi. Il estime d’ailleurs s’être « laissé balancer et virer en 30 secondes ».

Loin de se décourager, Philippe Arondel rebondit et pige ensuite sept ans à L’Usine Nouvelle, un magazine français sur le monde industriel, où il est chargé de couvrir l’économie générale et la politique économique. Là encore, il varie les plaisirs avec des reportages : « Je les ai faits les conférences de presse et les petits déjeuners avec VGE », s’amuse-t-il. Il s’occupe aussi des éditos du magazine. C’est là qu’une prise de conscience s’opère selon lui, celle de la chute de l’industrie française : « J’ai vu se détruire la machine-outil petit à petit. On a voulu l’enlever car l’Allemagne l’a fait. Nous n’avons plus de souveraineté économique. »

Ce goût de la « chose économique », de la défense de l’industrie française, et surtout du sort des salariés s’exacerbe quand il est licencié une seconde fois, par L’Usine Nouvelle. C’était un 24 décembre : un bien curieux réveillon de Noël. Cette épreuve, loin de faire sombrer Philippe Arondel, lui donne la force nécessaire pour se battre et ne pas se laisser abuser par son employeur qui ne voulait pas lui payer certains de ses droits. Il plonge dans le monde du syndicalisme, en faisant appel à un délégué de la CFTC pour l’aider dans cette affaire. Il ne mâche pas ses mots des années plus tard : « On leur est rentré dans le lard et j’ai obtenu ce que je voulais. » L’expérience, sans être agréable, a un goût de victoire et se révèle surtout un déclencheur dans son engagement futur à la CFTC.

Le professeur copain de ses élèves

Pour l’heure, nous sommes en 1978 et Philippe Arondel entreprend de changer de voie. Il parvient à se faire embaucher, par équivalence grâce à son niveau d’études, comme professeur d’histoire-géographie dans une école privée à Saint-Mandé, qui est une annexe de l’école Saint-Michel (Picpus). Une expérience qui lui a offert de nombreux avantages : celui de se mettre eu au vert mais aussi d’enseigner : « J’ai beaucoup aimé ça mais j’étais très passionné et trop paternel, je tutoyais mes élèves », admet-il en riant. Son épouse Madeleine tique. Pour cette ancienne professeur de philosophie dans un lycée à Chartres, le tutoiement n’était pas souhaitable.

Dans ce secteur, Philippe Arondel œuvre encore pour d’autres causes, notamment « pour obtenir une liste d’attente pour le privé selon des critères sociaux, comme le fait d’être chargé de famille, ou d’avoir perdu son emploi ». Il décide de s’engager de façon militante et rejoint les rangs de la CFTC en 1980. Son choix, il l’explique par le côté « réformiste [de la CFTC], dans le bon sens du terme, c’est-à-dire pour de grandes réformes, basées sur la justice sociale ». Il reconnaît aussi qu’il se trouvait beaucoup plus à gauche que la moyenne des membres. « J’étais un gauchiste à la CFTC », plaisante-t-il. Il tente par exemple d’infléchir les orientations du syndicat dans une direction anti-mondialisation. Il admet aussi : « Sans être libérale, la CFTC trouvait que je poussais le bouchon un peu loin. »

« Même si j’essaie d’être un bon chrétien, c’est difficile ! »

Passionné, Philippe Arondel devient salarié du syndicat et remplit diverses tâches de conseils, de rédactions de notes, de propositions et d’avis sur des sujets essentiels. Il forme également les militants et tient de facto le rôle de rédacteur en chef du mensuel du syndicat. C’est dans cette dernière tâche qu’il laisse libre cours à ses opinons. Il se souvient notamment d’une Une « olé-olé » sur le commerce équitable et l’Afrique, avec un dessin du continent africain étranglé par une corde[1]. « J’étais très altermondialiste à cette époque », reconnaît-il. Quant à la question de la chrétienté dans la CFTC, elle ne semble pas avoir été l’argument de son engagement. Chrétien, Philippe Arondel l’est et ce pour plusieurs raisons. D’abord, car il a « reçu une éducation catholique ». Enfant, il a suivi le catéchisme mais se juge peu clérical et ne se reconnaît pas vraiment dans l’Église : « Même si j’essaie d’être un bon chrétien, c’est difficile ! »

Il se sent plutôt proche des catholiques sociaux des années 1830 à 1850, tel Frédéric Ozanam, un historien et essayiste, professeur de littérature étrangère à la Sorbonne et fondateur de la société Saint-Vincent-de-Paul [NDRL : une organisation de bienfaisance de laïcs catholiques ]. « Il s’est battu dans le domaine social, en proposant dès cette époque une sorte de SMIC. Il était considéré comme un rouge par les bourgeois catholiques, c’est-à-dire son propre milieu », précise-t-il. Pour ce qui est de la CFTC, Philippe Arondel apprécie le fait qu’on y trouve désormais aussi bien des chrétiens de toutes obédiences que des musulmans ou des athées, même si évidemment le syndicat était à l’origine uniquement chrétien. À ce sujet, il a aussi son avis : « LA CFTC n’a rien à voir avec l’Église , elle n’est pas un mouvement d’Église ; et cette dernière ne s’est jamais vraiment intéressée à nous car la pensée sociale ne la passionne pas. De plus, on peut travailler à la lumière d’un héritage sans être croyant. » Les sujets chers à Philippe Arondel étaient l’idée d’égalité dans l’entreprise, avec la participation des salariés aux prises de décision, la politique familiale et la défense de l’aide aux familles, ainsi que la conciliation de la vie professionnelle et familiale pour les femmes. Sur ce thème, il estime que si le syndicat était traditionnaliste à la base, il a évolué pour devenir « pro-féminin mais pas féministe ».

L’essayiste engagé

Cette aventure syndicale, Philippe Arondel l’a vécue vingt ans, avant de partir à la retraite. Durant ces décennies, il a aussi publié plusieurs ouvrages, avec ou sans l’aval de la CFTC, tels que Discours libéral et morale sociale-chrétienne, une autre vision de l’économie, où il définit en 100 pages la morale sociale-chrétienne et où il tire à boulets rouges sur l’ultra-libéralisme. Vient ensuite L’Impasse libérale. Ses critiques virulentes envers le libéralisme économique lui « ont valu un pavé incendiaire dans Le Monde » mais il n’en a cure. Politiquement aussi, il est difficile de situer le journaliste et essayiste sur l’axe gauche-droite, les schémas de pensée français ayant tendance à placer – automatiquement et de manière réductrice – un homme à gauche ou à droite selon les sujets (travail, salariat, souverainisme). Toutefois, il s’intéresse à ce qu’on appelle le populisme de gauche et s’inspire pour ça d’expériences en Amérique Latine. Laissant évidemment de côté les facettes autoritaristes, Philippe Arondel considère que la gauche française aurait tout intérêt par exemple à s’inspirer du concept de Nation qui se retrouve chez des politiques de gauche en Amérique Latine, comme Juan Perone. Selon lui, la gauche française a un problème viscéral avec la Nation et cela lui nuit.

Dans la bibliothèque de Philippe Arondel

La politique et la géopolitique sont des domaines qui plaisent à Philippe Arondel mais pas seulement. La littérature et le cinéma sont deux passions qu’il partage avec son épouse Madeleine. Ses inspirations sont variées, tant géographiquement que stylistiquement. De la littérature espagnole ou française par exemple : « J’aime beaucoup Miguel Unamuno, Flaubert ou Proust, pour son sens poétique mais aussi Péguy. » Jusque dans ses lectures, Philippe Arondel veut être libre. Libre d’aimer passionnément des mots, des phrases, des histoires, une musicalité, même si l’auteur est sulfureux. Notre époque est prompte à tomber dans le piège de la confusion entre un écrivain brillant mais aux idées politiques extrêmes. Cela, Philippe Arondel ne l’accepte pas : « Je refuse qu’on purge les bibliothèques, qu’on procède à des purges littéraires. Il faut avoir lu Gilles de Drieu la Rochelle car c’est brillant. Et sinon, on ne lirait plus non plus Aragon qui était stalinien. »

Il apprécie aussi beaucoup d’auteurs injustement tombés en désuétude comme Valéry Larbaud, Maurice Gennevoix. Et quand il n’est pas plongé dans un bon roman, il s’installe, tous les soirs, devant une série avec Madeleine. Celle-ci évoque des univers qu’ils ont découverts et dont ils raffolent : ceux de Twin Peacks, Maison Blanche, The Wire, Homeland, Le Bureau des Légendes et… Game of Thrones. De la géopolitique, de l’action, de la liberté, de l’audace, la vie de Philippe Arondel en somme.


Pour découvrir les ouvrages de Philippe Arondel :

Pour les podcasts de son émission : https://frequenceprotestante.com/emission/midi-magazine/


Note :
[1] Le commerce équitable a fait l’objet de critiques dans les années 1980. Certains acteurs altermondialistes ont avancé notamment l’idée que les petits producteurs ne touchaient pas vraiment de bénéfices et ne profitaient pas de ce nouveau circuit. Philippe Arondel ajoute : « On refuse le protectionnisme à l’Afrique, il n’y a plus de culture vivrière, il faut du marché et de la culture exportatrice. »

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