La démocratie à l’épreuve de la guerre : la pensée de Raymond Aron entre 1933 et 1944

Les éditions Fayard ont publié au début du mois une sélection d’articles de Raymond Aron, inédits pour la plupart et écrits entre 1933 et 1944. Jeune intellectuel soucieux de comprendre le tourment de l’Europe face aux totalitarisme, Aron jette les bases de ses réflexions futures.

La collection « Pluriel » des éditions Fayard comptait déjà dans son séduisant catalogue deux ouvrages de Raymond Aron, et non des moindres. À l’Essai sur les libertés et à l’Opium des Intellectuels s’ajoute désormais Croire en la démocratie[1]. Quoique les dix textes que comprend ce recueil ne soient pas de nature à révéler une dimension cachée dans l’œuvre impressionnante du sociologue, ils comblent néanmoins un vide, ainsi que le souligne Vincent Duclert dans son introduction de l’ouvrage. La réunion de ces écrits étalés sur onze ans, de l’avènement d’Hitler au pouvoir en Allemagne aux premiers signes de la victoire des Alliés, permet de lier la pensée du « premier Aron » et d’en souligner la cohérence. Se trouve déjà dans ces pensées sur la situation critique d’alors la matrice de la théorisation du totalitarisme, livrée bien des années plus tard dans l’essai phare Démocratie et Totalitarisme (1965).

L’acteur éclairé

Raymond Aron - Livre2017Au crépuscule de sa carrière, Raymond Aron sera longuement interrogé par Jean-Louis Missika et Dominque Wolton pour la réalisation d’un document dont l’intitulé, Le Spectateur engagé, deviendra par la suite indissociable de l’intellectuel libéral. Dans ses textes de jeunesse, déjà engagé mais trop conscient de la gravité des enjeux pour n’être qu’un simple spectateur, il analyse à chaud le grand effondrement européen. Au service de la résistance, réfléchissant aux moyens de lutter contre le despotisme, il devient alors un acteur éclairé.

Raymond Aron enseigne à Berlin lorsqu’il écrit pour le compte de la revue Esprit de son ami Emmanuel Mounier, en janvier 1933, sa « Lettre ouverte d’un jeune français à l’Allemagne », premier texte présenté dans Croire en la démocratie. Quelques jours avant la démission du gouvernement Von Schleicher et l’avènement d’Hitler à la Chancellerie, Aron regrette qu’un dialogue soit impossible entre Français et Allemands, les premiers parce qu’ils se bercent d’illusions sur les convergences entre les deux peuples, les seconds parce qu’ils cultivent les antagonismes. Huit mois plus tard, dans un article pour la revue Europe consacré aux mesures adoptées par le gouvernement nazi, Aron commente les purges éclair dans l’administration, les premiers décrets anti-juifs, l’interdiction des partis politiques d’opposition et l’indigence des réformes économiques. L’observateur avisé qu’il est déjà comprend que le nazisme est une substitution d’élites, une révolution qui doit son succès à sa lutte à mort contre le « conservatisme » de démocraties jugées ploutocratiques. L’histoire est tragique et tient à peu de chose, étant entendu que « l’action historique n’est le privilège ni des esprits supérieurs ni des grands capitaines, mais des individus placés aux endroits favorables, qui interviennent au moment opportun, écrit-il par dépit, face à l’attitude des élites déchues de la République de Weimar. Il suffit ainsi du coup de pouce d’un imbécile ou d’un ambitieux pour donner une direction nouvelle au devenir d’un peuple. » À vingt-huit ans, Raymond Aron établit dans ce texte d’une réelle maturité ce qui sera sa posture intellectuelle sa vie durant : l’analyse méthodique plutôt que la condamnation de principe d’une part, l’action en accord avec la raison et la morale d’autre part. Ainsi Aron se donne-t-il la peine de vouloir comprendre objectivement la tyrannie nazie pour mieux la juger et la combattre ; ainsi il postule que « l’effort d’objectivité doit laisser placer à l’indignation nécessaire », en philosophe kantien qu’il est. La marche des nazis vers la guerre totale entre 1933 et 1939 lui fournira tous les éléments concrets pour nourrir sa théorisation de ce nouveau phénomène politique nommé « totalitarisme ».

« La démocratie […] demande à la discipline et à l’esprit civique des individus ce que les régimes totalitaires obtiennent par la ruse, la brutalité ou la propagande » (Raymond Aron)

Après la défaite française de 1940, Aron gagne Londres où il s’engage dans la compagnie des chars d’assaut, qui doit débarquer à Dakar. Mais De Gaulle forge pour lui d’autres ambitions. Le général lui confie une rubrique dans la revue résistante La France libre. Conscient de ce statut privilégié, Aron se lance dans un travail acharné pour livrer des articles de grande valeur et participer lui-aussi à l’œuvre de résistance en théorisant le combat des démocraties contre la tyrannie. En juin 1941, il publie « La naissance des tyrannies », un article à travers lequel sont étudiés les facteurs d’implantation du fascisme avec une justesse d’autant plus admirable qu’elle ne bénéficie que d’un faible recul historique. En mai 1942, Aron s’intéresse aux causes stratégiques de l’effondrement des armées français pour insister sur la révolution militaire en cours (« La stratégie militaire et l’avenir des démocraties »). Dans le combat décisif qui s’engage entre les vieux régimes parlementaires et la fureur totalitaire, la haute valeur morale de la démocratie ne la rend pas supérieure ; Aron alerte : « La démocratie n’est pas plus facile, au contraire, elle est le régime qui demande à la discipline et à l’esprit civique des individus ce que les régimes totalitaires obtiennent par la ruse, la brutalité ou la propagande. » Une vérité de philosophie politique qui vaut aussi bien en temps de paix qu’en période de guerre. Aron tourne déjà son regard vers l’avenir.

Démocratie, République et Esprit français

Les deux dernières parties de Croire en la démocratie regroupent des articles publiés dans La France libre et dans lesquels la foi en la victoire de la liberté sur la tyrannie apparaît enfin. Celui qui fut taxé jadis de pessimisme[2] se fait le vecteur de l’espoir. Il anticipe le modèle que suivrait son pays libéré de l’oppression germanique. Après avoir réfuté que la France était en 1939 au bord d’une révolution – antienne sans fondement qui servit à justifier l’armistice et la collaboration – Raymond Aron fait de la République parlementaire le seul et unique régime envisageable une fois la paix revenue. Fruit d’un compromis désormais accepté, la République doit perdurer après Vichy pour remporter une victoire aussi symbolique qu’idéologique. Restaurée, la République répondrait aux diatribes des nazis trop heureux de lire dans la défaite de 1940 l’échec total de la pensée politico-juridique française. Et cette République – poursuit un Aron dont l’enthousiasme affleure ici en dépit de l’éternelle mesure de sa plume – doit prendre la forme parlementaire, impersonnelle et tempérée, par rejet de ces aventures personnelles qui, de Napoléon III au maréchal Pétain, ont laissé des souvenirs désagréables. Le lecteur familier des œuvres de Raymond Aron ne manquera pas de noter à ce sujet la nuance qu’apportera le sociologue lorsqu’il s’agira de trouver une solution à la crise de la IVe République. Il acceptera alors un recours au « dictateur » (dans son acception romaine de restaurateur républicain) concrétisé effectivement avec l’investiture du général De Gaulle et le processus constitutionnel de 1958[3].

« Dans la ‘pensée résistante’ Aron retrouve ‘l’esprit français’ que ni le contournement de la ligne Maginot ni l’entretien de Montoire ne pouvaient effacer »

Les trois textes qui closent Croire en la démocratie abordent une autre facette de l’activité résistante, la production littéraire et artistique, aussi nécessaire que les armes et les structures politiques. Dans cette « pensée résistante » Aron retrouve « l’esprit français » que ni le contournement de la ligne Maginot ni l’entretien de Montoire ne pouvaient effacer. Sans aucune illusion sur la liberté réduite laissée par les Allemands dans la France occupée, Aron dissèque avec une rigueur implacable les subtilités de la propagande nazie pour infiltrer la pensée française, rallier des artistes collaborationnistes et préserver aux yeux du monde un libéralisme de pure apparence. Ceux qui n’étaient pas dupes ont utilisé les organes de la zone libre ou le mince espace de créativité qu’autorisait la censure pour fustiger les intellectuels charmés par les sirènes de Vichy ou de Berlin. Le profond respect de Raymond Aron pour le milieu de la culture – ce milieu tant méprisé des nazis, écrivait-il dès 1933[4] – frappe dans l’hommage qu’il rend aux artistes, eux qui participent à leur manière au maintien de cet esprit français si essentiel : « Ils disent non aux tentatives hitlériennes de séduction, comme le pays entier dit non. Ils participent à l’épreuve, aux souffrances, aux espoirs de tous. »

Au terme du recueil, s’imposte au lecteur le constat de la limpidité de la pensée qui s’y déploie. La « croyance » de Raymond Aron en la démocratie ne se cantonne jamais au renouvellement de l’antique débat sur la comparaison des régimes politiques. Plus qu’une préférence, plus qu’un idéal, plus qu’une abstraction, elle a été durant toute la décennie du grand péril démocratique une réalité en suspens, le refuge du persécuté et la promesse des combattants. Elle puisait sa force dans la certitude d’une victoire possible, quoique difficile, contre le totalitarisme ; elle tirait sa matière de l’héritage des poètes, des philosophes et des peintres. Et la démocratie a triomphé car, très tôt, « en Afrique et en Europe, au grand jour des batailles comme dans le secret de la lutte sans armes, les Français, patiemment, humblement [ont effacé] la honte, [ont retrouvé] la fierté, [ont refait] la France ».


Notes :
[1] Raymond Aron, Croire en la démocratie (1933-1944 – Inédit), Fayard, coll. « Pluriel », 2017, 254 pages.
[2] Cf. la célèbre discussion en partie reproduite dans l’ouvrage (ibidem, pp. 102-108) qui opposa Victor Basch et Raymond Aron après la communication de ce dernier devant la Société française de philosophie, le 17 juin 1939.
[3] Raymond Aron, Immuable et Changeante, Calmann-Lévy, 1959. Voir not. p. 189.
[4] Dans l’article « La Révolution nationale en Allemagne » paru à l’origine dans la revue Europe et reproduit en première partie de Croire en la démocratie (op. cit., pp. 42-66)

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