‘Le Prince Sauvage et la Renarde’ : on naît humain mais on devient homme

Par Ella Micheletti.

Paru ce mois-ci aux éditions Gallimard Jeunesse, Le Prince Sauvage et la Renarde de Jean-Paul Arrou-Vignod nous plonge dans une belle histoire, pleine d’intelligence et de valeurs, le tout agrémenté des dessins touchants de Jean Götting.

L’amateur de nourriture spirituelle, de livres en tous genres – des romans en passant par les essais – sait à quel point il est difficile de résister à la tentation dans une librairie. Souvent (mais pas toujours), le lecteur adulte féru de lecture a auparavant été un enfant puis un adolescent avide de nourritures spirituelles. Mais, passée la vingtaine, peu d’entre nous se risquent au rayon des albums pour enfants : « Ce n’est plus de mon âge, je suis trop vieux ». Pourtant, au détour du rayon des marmots, de vraies pépites se cachent. Le Prince Sauvage et la Renarde, de Jean-Philippe Arrou-Vignod en est une, avec sa belle couverture et les lettres du titre dorées et en relief. Les dessins de Jean-Claude Götting sont reconnaissables avec leur palette de couleurs étendue et leur trait épais. Touchants, bien placés, ils offrent de jolis supports au texte et des jeux de lumière intéressants. Quarante-huit pages poétiques nous emportent dans un tourbillon d’optimisme : les humains peuvent changer, évoluer. Ils le doivent obligatoirement, pour ne pas rester que des êtres de chair et d’os sans cœur.

L’homme nu sans civilisation ni culture

Le héros de l’album est remarquablement intéressant en ce qu’il est l’archétype parfait de l’humain non abouti. Il est pour ainsi dire resté à l’état de nature, si tant est qu’un état de nature puisse exister puisque chaque personne est nécessairement modelée par sa culture et sa société à moins de vivre en total ermite. Le protagoniste est un Prince, surnommé Sauvage en raison précisément de son animalité. Il n’est défini que sous cet angle car il n’est que ça. Il ne goûte pas la vie mais la détruit, il ne pense pas mais ressent, il ne conçoit pas l’existence de ses semblables et donc le respect qui leur est dû, il se croit seul au monde et ne vit que pour ses pulsions morbides et pour les tueries qu’il mène au quotidien sur des animaux. Deux champs lexicaux lui sont consacrés pour montrer que, s’il est né humain, il n’est pas devenu homme : le combat et l’animalité. Les termes propres au combat sont abondamment utilisés : « Il sabrait et perçait à l’épée les outres de vin qui pendaient au plafond », « Il faisait grand carnage d’hirondelles ». Sa mère en est parfaitement consciente : « Cet enfant n’aime que le sang. » Mais c’est le champ lexical de l’animalité qui est le plus mis en exergue : « Le voir plonger jusqu’au menton dans son assiette soulevait le cœur des plus endurcies », « Grogner et leur donner la chasse en poussant des cris de bêtes étaient sa seule manière de leur conter fleurette. »  Même les gardes le trouvent animal : « Sauvage, lui, avait tout d’un goret. »

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Bref, un humain qui n’a pas été civilisé, qui n’a pas été éduqué et surtout dont les parents, en particulier son père, sont en grande partie responsables. La mère tente en effet de convaincre son mari de donner une instruction à leur fils belliqueux : « Qu’il apprenne l’alphabet le solfège ou le menuet » mais le roi se monte caricatural dans ses réponses, préférant laisser son rejeton en proie au démon intérieur de la violence et considérant cette frénésie comme un symptôme de bonne santé du mâle : « Je vous l’interdis bien, vous m’en ferez une femmelette. » À ce propos, on peut penser que la réaction du roi, que choisit l’auteur, est influencée par la mauvaise image dont jouit le Moyen-Âge à notre époque. En effet, tout dans le livre laisse penser que l’histoire se déroule à cette période : vêtements, couronne, château fort. Pourtant, au Moyen-Âge, on donnait plus aisément l’accès à la culture aux garçons qu’aux filles, même si ces dernières, quand elles étaient de bonne famille, étaient loin d’être privées de toute éducation comme notre époque, là encore, le suppose.

Dans tous les cas, la responsabilité des parents est criante et permet de poser les premiers jalons de compréhension de cette histoire : la transmission de la civilisation et la civilité et la nécessaire transformation de l’humain en homme. Le héros n’est toujours pas devenu un homme car il n’est aucunement capable de se comporter comme tel, c’est-à-dire avec humanité et avec les codes sociaux de sa société. Notons au passage que ces codes sociaux suggérés entre les lignes – respect, politesse, maîtrise des pulsions violentes – sont propres à toutes les sociétés dans le monde, quoiqu’elles revêtent des formes diverses. Pour apprendre à devenir un homme, Sauvage va devoir se confronter à une suite d’obstacles qui fait de cet album jeunesse un véritable parcours initiatique, tant pour le héros que pour les jeunes lecteurs.

« Entre eux, les rôles sont inversés ; de chasseur, le prince devient captif, de potentielle proie, la renarde acquiert une puissance sur lui. Une puissance douce puisque sans esprit de vengeance, elle tente de le mettre sur le chemin de la rédemption face à ses actes cruels. »

Ce parcours initiatique commence quand Sauvage se retrouve prisonnier d’un piège qu’il avait lui-même posé. La jambe enserrée, il passe plusieurs mois allongé dans la forêt sans pouvoir se libérer. Prisonnier au sens où il ne peut se déplacer et reprendre sa vie, le héros va pourtant se libérer de lui-même. En effet, le piège, qui devrait représenter l’obscurité et la noirceur puisqu’il est là pour faire souffrir et tuer les animaux, va constituer symboliquement et paradoxalement le début de la libération pour l’humain non abouti qu’il est. Tenu à terre, il tente dans un premier temps d’extérioriser sa colère, ce qui le rend encore plus animal : « Le son de sa propre voix lui fit horreur, comme s’il l’entendait pour la première fois : il ne parlait plus, il grognait, se roulant de fureur dans la neige comme un pourceau dans sa bauge ! Ses poings crispés étaient couverts d’une toison épaisse et l’odeur qu’il dégageait aurait abusé le plus chevronné des mâtins de sa meute. » Ce passage est éloquent pour deux raisons : c’est le paroxysme de l’animalité du héros qui est atteint et c’est aussi sa toute première prise de conscience de sa propre bestialité. Pour Aristote, « l’homme est un animal social ». Sauvage est dénué de toute sociabilité humaine et pourtant, c’est grâce à un animal que cette prise de conscience et que sa transformation va commencer : une renarde.

L’Animal humanisé

Cette dernière représente parfaitement l’animal humanisé. Comme dans de nombreux livres et dessins-animés, elle est anthropomorphisée, non seulement en ayant la parole, mais aussi des réflexions et surtout des valeurs. Le héros lui doit son Salut même si elle ne peut physiquement le libérer. Elle lui apporte à peu près tout ce dont il a manqué. Tout d’abord, elle l’accule mentalement, en le montrant ce qu’il est, à défaut de qui il est puisqu’il n’est pas encore un homme. Quand il lui dit : « Ma nourrice m’a toujours trouvé bel enfant », elle lui répond ses paroles pleines de sagesse auxquelles il n’a jamais été exposé : « L’amour nous voit autrement que nous sommes. » Par des injonctions à l’impératif : « Songes-y », elle l’incite à se remettre en question.

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Entre eux, les rôles sont inversés ; de chasseur, le Prince devient captif (du piège), de potentielle proie, la renarde acquiert une puissance sur lui. Une puissance douce puisque sans esprit de vengeance, elle tente de le mettre sur le chemin de la rédemption face à ses actes cruels. Quand elle lui fait remarquer que la toque qu’il porte est faite avec la fourrure de ses renardeaux qu’il a tués, elle le fait sans esprit revanchard, ce qu’elle serait pourtant en droit d’avoir. Les débuts sont loin d’être prometteurs puisque cette première leçon ne porte pas ses fruits ; le héros reste buté sur ses positions et refuse d’évoluer, autrement dit de devenir un homme et non plus un simple humain désincarné : « Bêtes à plume ou à poil, tout ici m’appartient. Je peux en disposer comme il me sied. » Encore une fois, c’est l’absence de liberté, la canalisation forcée de son corps, qui va le pousser à changer. Chaque jour, la renarde revient et, telle un maître, tente de lui inculquer des valeurs élémentaires d’amour, de respect, d’écoute des autres et surtout de mea culpa.

Ode à la nature

Cette présence quotidienne et l’immobilisation physique poussent le héros dans la méditation, la réflexion, même s’il ne détient pas les clés au départ pour comprendre, entendre (« Et les truites dans l’eau claire ? Les entends-tu frayer à nouveau et s’ébattre ? ») Il n’a pas reçu l’instruction de ses semblables mais reçoit celle de la nature et développe les qualités nécessaires pour un homme et une personne honorable. Lui qui ne faisait que détruire cette nature prend le temps de l’observer : « C’est l’heure où la lumière dorée joue entre les troncs. Et pour rien au monde je ne voudrais manquer cet instant. » En d’autres termes, la nature et la renarde le civilisent. On ne saurait ainsi manquer de noter l’Ode à la nature présente dans cet album : la nature passive, autour de nous, et pourtant indispensable à notre compréhension du monde, la nature et ses êtres vivants parfois plus humains que nous et qui ont à nous apprendre. La transformation est totalement aboutie quand il enlève les chardons du poil de la renarde, scellant là symboliquement la fin de son ancienne vie.

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Désormais libre de lui-même, le « destin », le rend libre physiquement puisque son amaigrissement dû à son immobilisation lui permet de se délivrer du piège. C’est le temps, et l’apprentissage de « l’humilité et de la patience » comme le disait la renarde, qui lui donnent le droit d’être de nouveau libre. Ce sont même ces qualités-là qui semblent synonymes de vraie liberté. Par cette liberté, l’humain est devenu l’homme et ce nouvel homme est balbutiant, comme tous les nouveau-nés, il « tombait comme un enfant, riait, se relevait, tombait encore ». Tout cet album contient donc en germe une foule de valeurs : la civilisation, la culture, la nature, les liens familiaux, le respect des animaux, la transformation de l’humain en homme, le pardon, la rédemption, la seconde chance. En cela, cette histoire est profondément existentialiste au sens sartrien du terme. Notre identité n’est pas vouée en amont à un déterminisme ou un destin, nous sommes ce que nous faisons et décidons de faire. C’est par sa volonté, ses efforts et ses actions (bon roi, exemple pour ses sujets, ami de la renarde à laquelle il donne sa toque pour qu’elle puisse faire une sépulture à ses petits) que Sauvage devient une belle personne.


Référence : Jean-Philippe Arrou-Vignod , Jean-Claude Götting , Le Prince Sauvage et la renarde, éditions Gallimard Jeunesse, octobre 2017, 48 pages. Prix éditeur : 16 EUR.

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