Que reste-t-il de l’ouvrage « Un Président ne devrait pas dire ça… », un an après sa parution ?

Par Pierre-Henri Paulet.

Il y a exactement un an, le 12 octobre 2016, la publication du dernier livre des journalistes Fabrice Lhomme et Gérard Davet faisait l’effet d’une bombe. Contre toute attente, la victime fut celui qui alluma la mèche : François Hollande lui-même. Et pourtant, le nombre de pages de ce véritable « pavé » est inversement proportionnel à la quantité de révélations qu’il recèle.   

François Hollande se souviendra longtemps de cette deuxième semaine d’octobre, six mois avant les échéances électorales fatidiques d’avril 2017. Du haut de ses 21 % de bonnes opinions (selon l’IFOP), il comptait alors sur la parution du livre de Davet et Lhomme (Le Monde) rédigé à partir de la centaine d’heures d’entretiens qu’il leur avait accordés depuis le printemps 2012. Tout son quinquennat, toute son action, toute sa bonne volonté s’y trouvaient consignés. Pour l’histoire, un peu. Pour sa future candidature, beaucoup. Mais, à l’image de ce qu’aura été sa présidence, les choses ne se sont pas déroulées comme prévu. On frôla le scandale. Les fameuses « bonnes feuilles » du livre, disséminées dans la presse, devaient épingler quelques sorties ahurissantes du Président… Un bric-à-brac de propos à l’emporte-pièce : tacles contre ses adversaires, contre ses ministres, critique de la magistrature, commentaires sur le manque d’intelligence des footballeurs et indiscrétions diplomatiques franchement gênantes. Inutile de s’étendre davantage, les conséquences sont connues. Discrédité un peu plus, François Hollande s’est vu dans l’incapacité de se représenter. Alors qu’une seconde édition, d’ « Un Président ne devrait pas dire ça… » a été commercialisée en mars 2017 au format poche, l’heure est venue de disséquer à froid ce corps meurtrier et imprévisible, qui devait servir l’ex-Président mais lui fut létal.

« Tout son quinquennat, toute son action, toute sa bonne volonté s’y trouvaient consignés. Pour l’histoire, un peu. Pour sa future candidature, beaucoup. »

Un objet journalistique non identifié

unpresidentnedevraitpasQui a piégé qui ? Qui a été le véritable maître d’œuvre ? Les journalistes qui poussèrent à la confidence (dans ses bureaux élyséens mais aussi le soir, lors de repas à leur domicile) un animal politique notoirement bavard et adepte de bons mots, ou bien un Président qui a de tout temps adoré s’entretenir avec les journalistes, leur distiller de l’information et, au besoin, les manipuler comme il s’en est lui-même vanté ? La lecture intégrale d’« Un Président ne devrait pas dire ça… » ne permet pas de répondre avec certitude à cette question. L’hypothèse la plus plausible : François Hollande a su habilement maîtriser sa parole et glisser ce qui lui semblait judicieux et utile de faire savoir pour servir ses causes, aussi bien la défense de son bilan que sa candidature à sa propre succession. Quoiqu’il ne puisse avoir d’influence sur les commentaires et « l’enrobage » rédactionnel qu’en feraient les journalistes – lesquels lui reprochent en permanence de rester vague, d’interrompre ses phrases ou de répondre à côté des questions – François Hollande a joué le jeu du témoin sincère. Le manœuvrier qu’il a toujours été ne pouvait ignorer à la fois les risques de l’exercice et l’atout formidable qu’il constituait pour assurer sa promotion. Son souhait de voir le livre paraître avant la fin de son mandat, juste avant le lancement de sa campagne 2017, est la plus éloquente des preuves qu’il en avait fait un instrument stratégique. Dans leur préface, les deux auteurs prétendent « avoir obtenu une forme de vérité, au final. » Non pas la vérité mais une vérité. Ce qui en ressort est essentiellement le quinquennat Hollande vu par le Président Hollande.

L’attitude de Gérard Davet et Fabrice Lhomme est plus ambiguë. Le projet initial reposait sur une idée inédite, un travail journalistique particulier, plein d’attraits et de périls : un livre-bilan construit essentiellement à partir des propos du chef de l’État, à l’occasion de rencontres régulières et effectuées en connaissance de cause. Les échanges entre les deux journalistes du Monde et le Président Hollande s’inscrivaient donc dans un « partenariat » au long cours qui ne pouvait avoir de crédit que si le second acceptait des premiers qu’ils publient leur travail sans aucune relecture préalable. La règle a été respectée, malgré les craintes du principal intéressé au moment fatidique de l’envoi sous presse.

Comme il ne s’agissait pas d’une interview-fleuve mais bien d’un ouvrage rédigé à partir d’un matériau brut soumis à médiation, un jugement était nécessairement porté sur la parole présidentielle. C’est cet aléa que François Hollande a mésestimé. Les porteurs du message présidentiel en ont-ils trahi l’essence ? Ont-ils voulu favoriser ou au contraire plomber par leurs commentaires l’évaluation de la politique socialiste entre 2012 et 2017 ? Leur volonté d’afficher une stricte impartialité est manifeste. Elle se traduit par un balancement permanent entre la mise en valeur de l’action présidentielle (diplomatie, transparence, indépendance de la justice, gestion des attentats) et critique de l’homme, ou plutôt du communicant… Amphigourique, tortueux, indécis, incapable de se mettre en valeur même quand il réussit, tel serait François Hollande. En définitive, même si ce type de conclusion reste schématique, Davet et Lhomme jugent plutôt favorablement le fond (la politique menée) mais reprochent au Président la forme (ses méthodes pour gérer les conflits dans sa majorité et promouvoir ses réformes).

Malgré l’absence de mauvaise intention, malgré la volonté de Davet et Lhomme de comprendre, en aucun cas d’enfoncer le Président, les commentaires de leurs confrères ou des politiques furent ravageurs. Tous à l’assaut de leurs plumes ou de leurs micros, bien peu pourtant avaient alors lu ce livre dans son intégralité. À rebours du bandeau en forme d’avertissement imprimé sur la couverture de l’édition poche, ce curieux document n’est pas « une affaire d’État ».

Un juste bilan du quinquennat ?

Factuellement, « Un Président ne devrait pas dire ça… » va rester dans l’histoire politique de la Ve République comme un facteur du renoncement du Président à sa propre succession. Non pas le facteur essentiel tant l’action de François Hollande fut mal jugée pratiquement dès le départ mais plutôt l’incident ultime, celui qui précipita la décision. Cela étant posé, le livre offre à la compréhension du quinquennat moins qu’il n’y paraît. Il fournit surtout une grille de lecture : celle qu’a bien voulu laisser apparaître le principal intéressé. Bien sûr, Gérard Davet et Fabrice Lhomme – au moins dans les premiers mois du quinquennat – ont taché de recouper les informations livrées par François Hollande avec d’autres points de vue (entretiens avec les membres du gouvernement notamment). L’observateur attentif de la période 2012-2017 peut rester dubitatif devant certaines conclusions que tirent les deux confidents privilégiés du Président. Ces réserves sont d’ailleurs aisées à illustrer.

« Le livre présente le réel intérêt de résumer à merveille ce que fut le quinquennat Hollande. Il retrace, en quelques centaines de pages, les temps forts d’une présidence le plus souvent jugée ratée. »

Premier exemple : Davet et Lhomme reconnaissent à François Hollande sa qualité d’homme intègre et de chef de l’exécutif soucieux de ne pas intervenir dans les procédures judiciaires sensibles au point de ne pas même s’en tenir informé. Si le premier point se défend objectivement (Hollande n’a jamais été impliqué dans un dossier politico-judiciaire à titre personnel) le second est beaucoup plus polémique, à la lumière notamment des révélations de l’ouvrage postérieur Bienvenue Place Beauvau[1], tout aussi documenté si ce n’est plus.

Deuxième exemple : Davet et Lhomme créditent François Hollande d’être parvenu, mais un peu tard, à inverser la trop fameuse courbe du chômage. S’ils jugent suicidaire d’avoir pris le pari d’y réussir dans un délai d’un an (objectif initial : fin 2013), ils ne s’attardent jamais sur les contorsions de communication du gouvernement pour embellir une situation guère réjouissante jusqu’en 2016[2]. Plus grave, ils ne trouvent rien à redire sur la part importante du traitement statistique des chiffres : Davet et Lhomme – à l’instar de l’exécutif – ne mentionnent que la catégorie A et ne s’interrogent aucunement, par exemple, sur le leurre que constitue le placement en formation massif des chômeurs…

Troisième exemple : Outre qu’ils sont les plus intéressants de l’ouvrage, les chapitres sur la politique étrangère sont l’occasion pour Davet et Lhomme de reconnaître l’habileté et in fine le succès du Président en matière internationale. C’est aussi dans ces pages que la seule vraie polémique digne de ce nom se cache. Les journalistes du Monde ne paraissent pas étonnés de pouvoir consulter la liste des « cibles de haute valeur », ces terroristes dont le Président peut demander la « neutralisation ». Et aucune autre réaction qu’une pointe d’ironie lorsqu’ils constatent que François Hollande leur livre le contenu d’une conversation téléphonique confidentielle à propos de la crise grecque, particulièrement embarrassante diplomatiquement pour Alexis Tspiras. Enfin, les auteurs, qui louent l’interventionnisme du Président socialiste, mettent le voile sur ses arrière-pensées politiques – car il semble bien qu’il en ait eu[3] – lorsqu’il entraîne l’armée française dans des interventions militaires au Mali et en Centrafrique, au début de son quinquennat.

Le livre présente néanmoins le réel intérêt de résumer à merveille ce que fut le quinquennat Hollande. Il retrace, en quelques centaines de pages, les temps forts d’une présidence le plus souvent jugée ratée. Ce n’est donc pas un hasard si la place laissée à la politique politicienne est si vaste. Le septième président de la Ve République aura dépensé une bonne partie de son énergie à régler les querelles agitant sa propre famille politique (ambitions individuelles, frondeurs, règlements de compte, opportunisme des écologistes…) à éteindre les divers incendies des polémiques en tout genre (psychodrame Trierweiler-Gayet, affaire Leonarda, soupçons de délits contre ses ministres ou collaborateurs, de Jérôme Cahuzac à Aquilino Morelle…) et se faire le commentateur de sa propre inaction. C’est avant tout cela qui frappe à la lecture d’« Un Président ne devrait pas dire ça… », bien davantage que les fameuses petites phrases mises en exergue et souvent extraites de leur contexte.

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Gérard Davet et Fabrice Lhomme, journalistes et écrivains.

Les affres de la pensée hollandaise

L’ouvrage de Fabrice Lhomme et Gérard Davet se lit promptement malgré son épaisseur. La lecture n’en est pas moins éprouvante en raison du style oral médiocre, à peine corrigé, de François Hollande. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ? Hélas, ni l’un, ni l’autre. Cette « forme de vérité » que revendiquent les deux auteurs ne permet pas de percer l’homme de l’Élysée. Au point qu’ils en viennent vainement à s’interroger sur l’existence même du mystère Hollande. En filigrane de l’ouvrage, transparaît l’image d’un homme dont les seules passions sont le football et surtout la politique.

La densité des entretiens aurait pu révéler un penseur politique. Ce n’est pas le cas. « François Hollande est tout sauf un intello » admettent Davet et Lhomme[4]. L’orateur du symbolique discours du Bourget (22 janvier 2012) a toujours été un libéral, comme le trahissent ses articles rédigés dans les années 1980 pour les défunts Matins de Paris (quotidien de gauche). À défaut d’être originale, son analyse de l’articulation entre gauche révolutionnaire ou utopiste et gauche réformiste ou réaliste a le mérite d’être limpide. L’une ne doit pas être en guerre avec l’autre. Seule la seconde est apte à gouverner, la première n’étant qu’un terreau du militantisme, utile et dangereux à la fois. Toute sa vie politique en témoigne : François Hollande n’a fait que respecter cette ligne. Ce qui l’amène tout naturellement à une très grande indulgence envers le très libéral Emmanuel Macron, malgré la trahison. À son égard, Hollande l’expérimenté aura fait preuve jusqu’au bout d’une cécité stupéfiante.

« La densité des entretiens aurait pu révéler un penseur politique. Ce n’est pas le cas. »

Les sorties commentées car politiquement incorrectes du Président socialiste sur l’Islam en France ou sur l’immigration reflètent fort mal la teneur générale de ses réflexions, d’une décevante platitude. Un grand conformisme caractérise ainsi sa vision de la construction européenne, enjeu crucial pour aujourd’hui et demain. « [L]a Grèce permet de parler de l’Europe humaine. […] L’Europe peut aussi être honorée d’être capable face à un pays qui souffre de lui apporter son soutien. C’est une bonne image… » déclare, candide, François Hollande, persuadé que le maintien d’Athènes dans la zone euro a été une bonne chose pour l’Union européenne et pour le peuple grec lui-même…[5] Et l’ex-Président de confirmer son orthodoxie totale à propos de la résurgence du souverainisme dans une Europe à mi-chemin du fédéralisme : il n’existerait selon lui que deux voies : celle insensée de l’État-Nation (« une nostalgie du passé ») et celle indispensable de l’Europe renforcée (« d’autres sauts dans l’intégration, pour être plus forts »)[6]. L’évaluation économique, politique et démocratique de la construction de l’Union européenne – en pleine crise – nécessiterait de la part du chef de l’un des plus importants États du continent une analyse qui dépasse caricature et manichéisme réducteur. Il en allait de la vision de la France à moyen et long termes. Tant pis.

On l’aura compris, le long dialogue entretenu avec Davet et Lhomme n’a pas permis, hélas, de dissiper ce doute qui a accompagné tout le quinquennat Hollande. S’il y avait bien sur le pédalo socialiste un capitaine pour le voyage, il n’y a, en revanche, jamais eu de cap.


Notes :
[1] Olivia RECASENS, Didier HASSOUX, Christophe LABBÉ, Bienvenue Place Beauvau – Police : les secrets inavouables d’un quinquennat, Robert Laffont, 2017, 245 pages.
[2] Sur la question de l’emploi, des exemples des stratégies de communication du gouvernement, à l’extrême limite de la malhonnêteté intellectuelle, sont données par Sophie COIGNARD et Romain GUBERT dans leur ouvrage « Ça tiendra bien jusqu’en 2017… »,  Albin Michel, 2016. Voir not. pp. 52-53.
[3] Voir l’ouvrage de David REVAULT D’ALLONNES, Les Guerres du Président (Seuil, 2015, 248 pages), ou relire l’article que nous lui avions consacré.
[4] Gérard DAVET, Fabrice LHOMME, « Un Président ne devrait pas dire ça… » – Les secrets d’un quinquennat, Stock, coll. « Points », 2017, p. 752.
[5] Ibidem, p. 633.
[6] Ibid., p. 746.

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