La théorie de la grève générale d’hier à aujourd’hui : quelles possibilités à notre époque ? (1/2)

Par Ella Micheletti.

À peine débutée, la grève des routiers est-elle en train de faire « pschitt » ? Les blocages d’axes de circulation et de dépôts de carburants ont tourné court hier après l’intervention de la police. En cette période de bras de fer entre le gouvernement et l’ensemble des forces d’opposition sur la question de la réforme du Code du Travail, cette contestation en demi-teinte pousse à s’interroger sur le  pouvoir des grèves aujourd’hui par rapport à leur pouvoir passé.

Hier matin, de nombreux routiers ont entamé une grève contre la réforme du Code du Travail en bloquant des axes de circulation et des dépôts de carburants un peu partout en France. Plus de quarante points de blocage ont été recensés et la grève se poursuit aujourd’hui. Toutefois, dans l’après-midi, les interventions des forces de police ont eu raison d’une grande partie de ces blocages. À Arras, les routiers ont notamment été menacés de se voir retirer leur permis de conduire pour entrave à la circulation. Ce retour à l’ordre a permis au ministère des Transports d’affirmer à la mi-journée : « La quasi-totalité des dépôts de carburants est libre d’accès. » Une nouvelle rassurante pour tous ceux qui s’inquiétaient de la pénurie d’essence. En effet, six Français sur dix[1] utilisent leur voiture pour se rendre au travail, plus précisément 63%. 18% utilisent les transports en commun – surtout en Île-de-France – 9% marchent, 4% utilisent des deux-roues et 4% n’ont pas besoin d’un moyen de transport (télétravail). Le secteur des raffineries reste donc un secteur où tout blocage devrait peser dans la balance dans le cadre d’un affrontement avec un gouvernement. Toutefois, les menaces de suppression du permis de conduire faites par la police à l’encontre des routiers semble avoir fait volé en éclats une contestation qui aurait pu atteindre une forme très poussée. Pourquoi une contestation touchant un secteur clé tourne-t-elle aussi court ? Alors que certains rêvent d’une grève générale pour faire plier le gouvernement, il peut être utile de s’intéresser, dans ce premier article sur le sujet, à l’histoire de ce concept et à ses avantages et inconvénients.

En France, la théorie de la grève générale est née à la fin du XIXe siècle, dans les milieux syndicalistes. Sachant que ce qu’on nomme alors une grève générale n’est jamais parfaitement complète, il faut l’entendre comme une grève de très grande ampleur, qui peut toucher plusieurs professions ou secteurs industriels, que ça soit au niveau de villes, de régions ou d’un pays.

Histoire de la grève générale

Le concept de grève générale est étroitement lié au syndicalisme révolutionnaire. Pour comprendre ce mouvement, il faut se replacer dans l’époque qui était celle des ouvriers de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle : face aux socialistes dits parlementaires et réformistes alors au pouvoir se créent progressivement des mouvements syndicalistes révolutionnaires qui s’opposent à ce réformisme qu’ils jugent mou et qui ferait le jeu du capitalisme triomphant. L’économiste et essayiste Paul Leroy-Beaulieu[2] les qualifie ainsi : « Un nouvel adversaire se lève contre la société moderne : plus bruyant, plus brutal, revendiquant des changements plus rapides et plus profonds, dédaignant les modifications graduelles et voulant arriver soudain à une transformation intégrale, c’est le syndicalisme. Il a ses hommes d’action, audacieux et méthodiques, qui ont su, avec d’infimes moyens, constituer et conduire une formidable machine d’attaque. Ils font profession de mépriser le socialisme parlementaire, de l’écarter comme un virtuose inutile. » Quelques lignes plus loin, Leroy-Beaulieu cerne d’ailleurs cet adversaire au réformisme : la CGT. Le but de ce syndicalisme révolutionnaire est double : obtenir évidemment une amélioration des conditions de travail ou de nouveaux droits sociaux, face à une industrialisation galopante qui, loin de libérer les ouvriers les asservit en les réduisant à un maillon de la chaîne de production, sans aucune reconnaissance de la part des patrons ; mais aussi déboulonner ce capitalisme, toujours dans une optique de suppression des classes.

Plusieurs personnes ont participé à la théorisation de la grève générale. En France, le nom de Georges Sorel est généralement parmi les premiers cités. Le parcours de ce philosophe et sociologue a été sinueux puisqu’il a puisé son inspiration aussi bien chez Marx que chez Proudhon, pour se rapprocher ensuite de Maurras, puis soutenir les thèses révolutionnaires bolchéviques à partir de 1914 pour critiquer la révolution par la suite. Ce parcours ne saurait cependant réduire la portée de ses théorisations, plus précisément celle qu’il nomme « le mythe de la grève générale ». Dans le chapitre IV de Réflexions sur la violence[3] (1908), il rend explicite ce concept. Pour appuyer son idée d’un « rôle idéologique de la grève générale », Sorel part du constat que le socialisme parlementaire (donc réformiste) est vain et même manipulateur. Il l’accuse de « langage embrouillé », « de phrases ronflantes sur le collectivisme futur » et qualifie ses députés de « prétendus représentants du prolétariat ». Il critique aussi leurs liens de connivence et de zèle avec une bourgeoisie qui ferait mine de devenir subitement socialiste et philanthrope. Selon lui, les partisans de ce socialisme réformiste feraient aussi preuve de mépris social en ne voyant dans la grève générale qu’une « rêverie populaire ».

canada grève
La grève générale de Winnipeg, au Canada, en 1919. 

À l’inverse, il observe dans la naissance du syndicalisme révolutionnaire, qui passe donc par la rue et non par les urnes, une force « qui s’efforce de ne rien laisser dans l’indécision ; la pensée est ici honnêtement exprimée, sans supercherie et sans sous-entendus ; on ne cherche plus à diluer les doctrines dans un fleuve de commentaires embrouillés ». Pour lui, la grève générale peut être qualifiée philosophiquement de cette façon : « Le mythe dans lequel le socialisme s’enferme tout entier, c’est-à-dire une organisation d’images capables d’évoquer instinctivement tous les sentiments qui correspondent aux diverses manifestations de la guerre engagée par le socialisme contre la société moderne. » Cette lutte contre ce qu’il nomme la société moderne est un point relevé d’ailleurs par Leroy-Beaulieu (précité). Il faut comprendre par société moderne : société capitaliste et industrialisée. En outre, le terme de guerre n’est pas anodin et donne un aperçu de l’ampleur de la tâche que les syndicalistes révolutionnaires entendent mener alors. À cette époque, il n’est pas question de lutte ou de bataille mais de guerre, pour obtenir des droits qui sont considérés comme évidents aujourd’hui.

D’autres penseurs français ont aussi contribué à cette théorisation, comme Aristide Briand dans son livre La Grève générale et la révolution (1899). En Allemagne, Rosa Luxemburg a également ajouté sa pierre à l’édifice dans son ouvrage Grève de masses, parti et syndicat[4] (1906). Elle distingue la grève générale, préparée en amont et annoncée par les syndicats, à la grève de masse, qui se détermine par sa spontanéité, même si selon elle, tous les types de grèves sont mouvants : « Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades – toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l’une sur l’autre c’est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. »

« On peut largement douter d’une remise en cause des élites mondialisées – soi-disant ‘réformistes’ – qui régissent la France et encore moins d’un changement profond de politique sociale. »

Outre-Atlantique, William Dudley Haywood, communément appelé Big Bill Haywood a particulièrement marqué l’histoire du syndicalisme révolutionnaire américain. Contrairement aux susnommés, il n’est ni un philosophe, ni un sociologue ou un essayiste mais un homme de terrain qui, après avoir travaillé dans les mines à l’âge de 9 ans, a vu sa conscience pour la cause ouvrière – et en particulier celle des mineurs – s’éveiller. Figure centrale du mouvement ouvriériste américain, il a été membre du Parti socialiste américain avant de participer activement à la création du Parti communiste en 1919. Ce parti s’alignera plus tard sur la politique stalinienne et plus généralement de l’URSS. Là encore, ce soutien à l’un des régimes les sanguinaires du XXe siècle n’empêche pas pour autant de reconnaître les pierres posées par Big Bill Haywood à la théorisation du syndicalisme révolutionnaire.

mai 68
La grève de mai 68 en France.

Dans la brochure La Grève générale[5], tirée d’un de ses discours à New York le 16 mars 1911, quelques points sont intéressants à relever. Tout en s’excusant par avance de ne pas être un théoricien, Big Bill Haywood expose une approche empirique en ce qu’il s’appuie sur plusieurs cas probants de grèves générales qu’il a connus. Il cite notamment la grève générale des chemins de fer en France en octobre 1910, où les revendications « portaient sur une augmentation des salaires de l’ordre de trois à cinq francs par jour, une réduction du temps de travail et le retrait d’une loi sur la retraite ». Comme le précise Big Bill Haywood, la grève a « paralysé tout commerce et toute communication entre Paris et les villes portuaires ». Les grévistes ont obtenu satisfaction mais un décret a cependant été adopté au même moment par Aristide Briand (qui entre temps avait passablement oublié ses idées d’antan) pour convoquer plus de 3000 cheminots en tant que conscrits. Ces ouvriers ne pouvaient donc reprendre leur emploi. Les grévistes ont appelé de nouveau à une autre grève, atypique cette fois puisqu’il s’agissait d’une grève perlée, autrement dit où tout un chacun est à son poste. Big Bill Haywood, qui voit là une continuation de la grève générale, explique que la technique des ouvriers a été de multiplier volontairement les erreurs et de conduire les marchandises vers de mauvaises destinations. Les conséquences ont été finalement doubles : en plus du règlement espéré de la retraite et du passage aux cinq francs journaliers, le gouvernement, acculé face à ces pertes économiques, a réintégré presque tous les cheminots révoqués à leur poste.

Les « pour » et les « contre » de la grève générale

Quand on appréhende ces auteurs, penseurs, acteurs, à la lumière de notre présent, des avantages comme des inconvénients surgissent inévitablement. Parmi les premiers, on peut relever une clairvoyance sur leur propre époque. L’enjeu du combat ouvriériste, partagé entre les réformistes et les syndicalistes révolutionnaires, nous éclaire sur une période tendue, qui résonne déjà comme une prémisse à la révolution bolchévique. La dichotomie entre révolutionnaires et réformistes a perduré tout au long du XXe siècle, jusqu’à l’effondrement de l’URSS. Les réformistes, qualifiés de traîtres au début du XXe siècle par les syndicalistes révolutionnaires, n’étaient pourtant pas des ennemis des ouvriers et de la cause ouvrière. Encore plus que le fond, c’est la forme qui séparait les deux mouvements. Deux visions des choses, l’une qui voulait faire une politique des petits pas, au risque de se montrer molle, consensuelle et de renoncer à tous ses idéaux et l’autre qui voulait « tout faire péter », au risque de sombrer dans les dérives autoritaires. On pourrait se montrer cynique et considérer que dans les deux cas, l’histoire a mal fini. Bien sûr, les socialistes parlementaires d’hier n’étaient pas exactement ceux d’aujourd’hui mais sont qualifiés de réformistes ceux qui ne réforment précisément rien en profondeur. Ceux qui étaient considérés par les syndicalistes révolutionnaires comme des « amis de la société moderne » le sont encore plus actuellement puisqu’ils ont totalement adhéré au capitalisme débridé, au libéralisme mondialisé. Ils se sont résignés à une société où les inégalités se creusent et abattent chaque jour sur des ouvriers une violence sociale.

belgique
La grève générale en Belgique durant l’hiver 1960 – 1961.

Ceux qui étaient considérés comme des extrémistes ont refusé de leur côté de voir les dangers inhérents à leurs idéaux. Dans son ouvrage précité, Georges Sorel écrit : « C’est l’ensemble du mythe qui importe seul ; ses parties n’offrent d’intérêt que par le relief qu’ils donnent à l’idée contenue dans la construction. Il n’est donc pas utile de raisonner sur les incidents qui peuvent se produire au cours de la guerre sociale et sur les conflits décisifs qui peuvent donner la victoire du prolétariat. » Si on examine ces propos en 1911, soit six ans avant la Révolution bolchévique, il n’est pas difficile de voir le cœur du problème. Une guerre sociale et une révolution peuvent impliquer et même impliquent en général un bafouement de la liberté au sens où la fin justifie les moyens. La fin étant la victoire du prolétariat, nulle contestation n’est permise et tous les moyens sont bons pour la cause. Or, un renversement total de société ne peut se faire qu’en écartant les opposants, sinon il serait partiel et donc pauvrement réformiste. Ne pas se soucier des « conflits décisifs » pour faire primer le présent, ne pas réfléchir aux potentielles dérives pour l’humanité même est inconséquent. La radicalité du renversement prôné ne pourrait être compatible qu’avec le consentement de toute la population ou du moins d’une très large majorité, et avec un caractère universellement sacrificiel et homogène chez les gens. À partir de là, comme il n’existe pas un tel caractère, l’autoritarisme semble inexorable.

« On ne peut moralement légitimer la violence politique et physique sans toucher à nos libertés publiques comme privées. »

Mais, pour autant, ces aspects négatifs font-ils taire toute possibilité de théoriser une nouvelle lutte sociale qui s’exprimerait parfois dans une grève générale ? Cette dernière est à l’image des deux mouvements cités. D’un côté, on peut largement douter d’une remise en cause des élites mondialisées – qui se disent « réformistes » – qui régissent la France et encore moins d’un changement profond de politique sociale. Ce que Christopher Lasch a appelé « la révolte des élites et la trahison de la démocratie » semble se poursuivre jour après jour, dans une complicité certaine des libéraux (de droite comme de gauche). D’un autre côté, on ne peut moralement légitimer la violence politique et physique sans toucher à nos libertés publiques comme privées. La grève générale est un moyen extrême qui reste difficilement concevable à notre époque en ce qu’elle entraîne des conséquences matérielles sans tenir compte des individualités. Mais face à cet détricotage des acquis sociaux et à ce mépris des élites envers ce que Christophe Guilluy nomme « la France périphérique », les actions « faibles » et les ersatz de négociations entre patrons et certains syndicats qui semblent n’être là que la forme, semblent aussi vaines.

Après avoir mis en lumière, du moins en partie, la théorisation du concept de grève générale et les avantages et dangers qu’il suppose dans les faits, un second article sera consacré à la question de la transposition de ce concept à notre époque. Une grève générale semble aujourd’hui très difficile à envisager mais est-elle pour autant impossible ? Et est-elle souhaitable ?  Autrement dit : toute grève générale est-elle impensable par sa radicalité même ?


Notes :
[1] Six Français sur dix utilisent leur voiture pour se rendre au travail, étude du groupe Randstad France, 2015.
[2] Paul LEROY-BEAULIEU, Le Syndicalisme – La Confédération générale du travail – La Théorie de la violence, Revue des Deux Mondes, 5e période, tome 46, 1908 (pp. 481-515).
[3] Georges SOREL, Réflexions sur la violence, 1908.
[4] Rosa LUXEMBURG, Grève de masses, parti et syndicat, 1906 (extraits).
[5] Big Bill HAYWOOD, La Grève générale, brochure tirée d’un discours à New York le 16 mars 1911.

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