Virée rock avec Alice, Ringo, Cyril et Chris

Par Pierre-Henri Paulet.

L’icône du « shock-rock » Alice Cooper, l’ex-batteur des Beatles Ringo Starr et les inclassables Flamin’ Groovies ont choisi l’été 2017 pour publier chacun un nouvel album. Nulle œuvre maîtresse dans le lot, mais de la bonne musique et une sacrée dose de nostalgie.   

On ne parlera surtout pas de « papys du rock » ! L’expression, aussi complaisante que ridicule, fait partie de ces lieux communs journalistiques qui accompagnent chaque tournée des Rolling Stones, de Paul McCartney ou de Bob Dylan. Comme si, passée la soixantaine, les anciens Prix Goncourt étaient qualifiés de « grands-pères de plume » ! Comme s’il fallait gâcher à l’aficionado le plaisir que lui procurent les arts par un rappel incessant du temps qui passe, des géants qui s’éteignent et des époques qui s’achèvent. Alice Cooper, Ringo Starr, Chris Wilson et Cyril Jordan (The Flamin’ Groovies) ont pléthore de points communs, dont celui-ci : jamais ils n’ont débranché les micros et posé les instruments. Pas besoin de gratter la rouille, leurs nouvelles productions ont l’éclat du neuf et l’esprit de création est intact. Qu’importe si le meilleur est derrière eux.

Paranormal : Alice et son double

alicecooperparanormalVincent Furnier est décidément épatant. Ce fils de pasteur, sobre et rangé depuis des décennies, a su dans la vie privée se tenir à l’écart de sa créature scénique. Sous le fard et le cuir d’Alice Cooper, il s’attaque dans son nouvel album – c’est de circonstance – aux troubles de la personnalité. Ce n’est pas vouloir à tout prix jeter un œil dans le rétroviseur que de remarquer les clins d’œil, voulus ou non, à son parcours passé, à commencer par cette angoisse récurrente pour l’isolement thérapeutique (le hit Ballad of Dwight Fry, l’album From the Inside de 1978). En ouverture, le titre éponyme Paranormal évoque l’époque où Alice Cooper était encore un groupe. Digne des excellents Killer et Love It To Death (1971) il précède deux morceaux plus ronronnants et paradoxalement à la limite de la surproduction (Dead Flies, Fireball) avant que l’entêtant Paranoiac Personality ne retienne à nouveau l’attention. Bien écrit, avec sa discrète reprise des fameux violons de Bernard Herrmann dans la bande-originale de Psychose, la chanson est devenue le premier single de l’album : un choix judicieux.

Produit une nouvelle fois par Bob Ezrin, Paranormal est un album dense, finalement plus difficile à appréhender que Welcome 2 My Nightmare (2011), dans lequel les quelques morceaux d’anthologie sautaient immédiatement aux oreilles. Au fil des écoutes, ce nouvel opus finit par dévoiler ses pépites, à commencer le survitaminé Holly Water et l’étonnante fugue psychédélique The Sound of A qui achève en beauté le premier des deux disques. La seconde partie de l’album débute avec deux compositions appelées à devenir incontournables, Genuine American Girl et You and All of Your Friends. Ces titres très solides écrits avec les autres membres historiques de la formation Alice Cooper (Neal Smith, Michael Bruce et Dennis Dunaway) immergent dans l’ambiance des seventies, telles des démos oubliées qu’ils ne sont pourtant pas. Huit enregistrements réalisés en public lors d’un concert à Colombus en mai 2016 complètent le disque 2. Remplissage certes, mais remplissage de bon aloi. Dans son éternel costume de mort-vivant, Alice Cooper fait bien plus que remuer la poussière. On en redemande !

Give More Love : Ringo rétrospectif

ringostarrgivemoreloveDans le carré de Liverpool, Ringo Starr a toujours été le moins suivi ; peu savent sa carrière en solo si prolifique. Il signe pourtant avec Give More Love son dix-neuvième album studio. Pour peu que son timbre vocal si particulier, reconnaissable entre mille, ne déroute pas, on écoutera avec un certain plaisir les compositions originales d’un disque autoproduit, aussi varié que l’était son prédécesseur (Postcards From Paradise, 2015). L’aîné des Beatles donne libre cours à son goût pour la musique country, genre qui lui va comme un gant – c’est manifeste – et auquel il a jadis consacré tout un album (Beaucoups of Blues, 1970). En 2017, il ajoute à sa panoplie de cow-boy un Standing still guilleret et la gentille romance So Wrong For So Long. Œcuménique, il adresse ses prières au Négus et ses pensées à Bob Marley dans un plaisant titre reggae, King of the Kingdom, co-signé avec Van Dyke Parks.

Starr, qui a fait le choix assumé d’aborder sa vie en chansons plutôt que de rédiger son autobiographie, revient une fois encore sur ses jeunes années passées dans les clubs de Liverpool, baguettes en mains et bagues aux doigts. Quitte à se répéter, comme ici avec un Electricity peu mémorable. Si l’on fait paraît-il les meilleures confitures dans les vieilles marmites, c’est une fort mauvaise idée en revanche que de vouloir servir les vieilles confitures dans des pots clinquants. Les quatre titres bonus ajoutés dans les versions numérique et CD de l’album (reprises médiocres de Don’t Pass Me By, Photograph, Back off Boogaloo et Can’t Fight Lighting) sont à éviter. Vive le bon vieux vinyle 33 tours qui règle l’inconvénient ! Heureusement, Starr le rockeur a encore dans son sac un We’re on the Road Again tonique qui ouvre son album en trombe et rappelle son meilleur travail en solo, Times Takes Time (1992). Dans son dos, la basse de son vieux complice Paul McCartney et la guitare de Steve Lukather (du groupe Toto). Viennent ensuite deux honnêtes morceaux plus pop (Laughable et Speed of Sound) qui se laissent écouter. Avec Shake It Up enfin, Starr offre un pastiche très réussi des standards rock ‘n’ roll qu’il adorait interpréter avec Les Beatles tels Boys et Matchbox. Absolution accordée ! « Peace and Love », Ringo…

Fantastic Plastic : Intemporels Groovies

flamingrooviesfantasticplasticC’est Mick Jagger qui l’a affirmé : en 1971, avec leur album Teenage Head, les Flamin’ Groovies ont fait du meilleur boulot que les Stones eux-mêmes sur le chef d’œuvre Sticky Fingers. Voilà qui situe – auprès du grand public qui hélas le méconnait – ce groupe californien emmené par le compositeur et guitariste Cyril Jordan. Pour enfoncer le clou, la reprise par les Flamin’ Groovies de Jumpin’ Jack Flash est parfois considérée comme supérieure à l’originale ! Ils n’ont pas connu la destinée des Stones mais ils ont tracé leur chemin depuis le mitan des années soixante, le parsemant de morceaux exceptionnels : Love Have Mercy, Slow Death, Whisky Woman, Shake Some Action, Jumpin’ in the Night… Puis les routes de ses membres ont fini par se séparer… Depuis quelques années, Cyril Jordan et le second chanteur du groupe Chris Wilson (il a remplacé Roy Loney en 1971) ont repris en main la destinée des Flamin’ Groovies, enchaînant les tournées en Amérique et en Europe. Mis en chantier dès 2013, l’album studio des retrouvailles a connu une longue gestation. Le résultat final en valait bien la peine.

Avec son amusante pochette dessinée par Cyril Jordan (comme l’était celle de l’album Supersnazz, 1969), Fantastic Plastic sonne comme du Flamin’ Groovies pur jus. Toujours sur la ligne de crête de la power pop, du rock ’n’ roll et du hard rock, le groupe aligne douze morceaux dont la qualité étale avoisine sans flatterie excessive leurs meilleurs albums, au premier rang desquels le délicieux Shake Some Action (1976). L’énergie et la puissance mélodique qui se dégagent de Let Me Rock et I Want You Bad alternent avec la beauté gracieuse des ballades She Loves Me et Lonely Hearts. La magie est intacte : les Flamin’ Groovies font exactement ce à quoi ils doivent leur renommée : ils jouent la musique d’hier avec la fraîcheur du jour, transpirent l’authentique, produisent sans reproduire. Il suffit d’écouter pour s’en convaincre les deux premiers titres de l’album, What the Hell Goin’ On et End of the World, ou encore le dernier de celui-ci, Fallen Star… La richesse des riffs et l’ardeur des performances vocales ne doivent rien à une cure de jouvence ou un talent d’imitation. Wilson et Jordan jouent comme au premier jour, sublimes et nerveux.

La retraite ? À d’autres !


Références :

  • Alice Cooper, Paranormal, EarMusic. Sortie : 28 juillet 2017. Disponible en CD, vinyle et téléchargement légal.
  • The Flamin’ Groovies, Fantastic Plastic, Severn Records. Sortie : 1er septembre 2017. Disponible en CD, vinyle et téléchargement légal.
  • Ringo Starr, Give More Love, Universal Music. Sortie : 15 septembre 2017. Disponible en CD, vinyle et téléchargement légal.
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