‘Wording managérial’, ‘écriture inclusive’ : du communautarisme linguistique au mépris social

Par Ella Micheletti.

Sous des prétextes de modernité, d’efficacité, de lutte contre le sexisme, le communautarisme linguistique trace petit à petit son chemin, dans un but commun : attaquer et railler une langue française jugée ringarde et anti-moderne.

Quel point commun entre la team bulding et les militant.e.s ? A priori, aucun. Le premier terme signifie travail d’équipe et le fait de réunir les compétences de plusieurs personnes pour accomplir au mieux une mission. Le deuxième est un exemple parmi d’autres de ce que certains groupes féministes appellent l’écriture inclusive. Des points, des tirets, une barre oblique, qui permettent de rajouter des « e » et « s » pour inclure le sexe féminin dans tout terme utilisé. Pourtant, à bien y regarder, les deux reflètent le même mépris de la langue française, le même dédain et esprit revanchard qui voudrait que cette langue soit obsolète et nécessairement à remanier.

Tout d’abord, si l’on veut conceptualiser ces deux modes d’écritures, on peut les considérer comme des communautarismes linguistiques. Communautarisme en ce que leurs idées se font l’étendard d’un groupe social, sociétal ou sexuel et non de l’intérêt général. Mais l’intérêt de tous est-il envisageable dans une société aujourd’hui fragmentée en dizaines de communautés qui ne se perçoivent plus à travers ce qui nous relie mais à travers ce qui nous sépare ?

Parlez-vous process ?

Dans tous les cas, le « wording managérial » – autrement dit les anglicismes à outrance dans le champ lexical de l’entreprise – et l’écriture dite inclusive ne partent pas des mêmes postulats. Le premier nous vient des pays anglo-saxons et reflète plutôt une tendance sociale qui serait nécessairement synonyme de modernité. Parler « vrai » dans l’entreprise, c’est parler « branché ». Comme si les anglicismes donnaient, comme par magie, un coup de jeune au vieux monde somnolant de l’entreprise française. Comme s’ils allaient avoir un pouvoir prophétique d’améliorer la rentabilité et la productivité. On peut attribuer plusieurs causes à l’arrivée de ce jargon. Les anglicismes ne datent pas d’hier et certains se sont déjà incorporés dans la langue française, alors même que des équivalents français existaient. Ils se multiplient aussi dans le monde du fitness, tant et si bien que ceux qui se croyaient à la page se trouvent subitement dépassés. Tous ceux qui comptent se mettre à la musculation ne pourront ainsi éviter le traditionnel cheat-meal, c’est-à-dire le repas-plaisir que l’on s’octroie après une semaine de diète et d’entraînement ; Tu cheat ce week-end ? Non pas de cheat pour moi. Je suis en repas low-carb et toi ? Moi high-carb. Il y a de quoi se perdre dans toutes ces expressions qui veulent seulement dire en langage courant et en français : Je me fais plaisir ce week-end. Je mange de manière légère et peu calorique, etc.

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Qu’on ne s’y trompe pas, ces anglicismes qui ont pris possession du monde du sport font une fois encore « branché ». Ils permettent notamment de créer un lien social qui inclut ceux et celles qui veulent « entrer » dans un univers nouveau. Ils permettent aussi de se construire une identité au sein d’un groupe social particulier. C’est le même mécanisme qui est à l’œuvre dans le monde de l’entreprise. Ce phénomène est d’autant plus grotesque qu’il fluctue à une vitesse effarante. À peine a-t-on le temps d’intégrer un terme qu’un autre surgit, pour désigner des actions somme toutes banales depuis des années. Les buts sont assez similaires : par cette nouvelle identité linguistique, on se met résolument à l’écart de tous ceux qui ne rentrent pas dans ce schéma et surtout qui ne l’acceptent pas. Dans son récent article « Le wording managérial envahit les sphères de l’État », paru dans Le Figaro, le grand reporter au service politique François-Xavier Bourmaud met en lumière cette nouvelle tendance. Au gouvernement, il est ainsi question de cabinets « sous-staffés », de « back-up » à tous les postes, de « process », pour signifier « délivrer » du résultat. Quant à l’opposition, elle « bullshit » ou raconte des fadaises. Toutes ces expressions trahissent un monde abscons pour la majorité des français, celui des managers. Ces formes linguistiques se drapent dans leur différence pour mieux cultiver leur singularité, tout en excluant les citoyens lambda.

«  Le groupe des élus »

L’utilisation des sigles, en anglais le plus souvent, participe à la construction de ce schéma de pensée et de communication qui vise à fédérer les salariés, toujours dans une optique d’efficacité. Dans leur article « Langage managérial et dramaturgie organisationnelle » (1), Nicole d’Almeida, professeur en sciences de l’information et de la communication au Celsa, et sa doctorante Cendrine Avisseau expliquent très justement ce procédé d’auto-mise à l’écart des membres de l’univers managérial : « La siglaison a de manière générale une connotation d’efficacité, formule autoréférentielle, économiseur de temps et démultiplicateur d’énergie, levier d’action et d’union tant il est vrai que comprendre ces acronymes et ces sigles, c’est faire partie des happy few, du groupe des élus ou des enrôlés de la guerre économique. »

En outre, les deux chercheuses font preuve de clairvoyance au sujet de l’utilisation de l’anglais : « Le discours managérial est le plus souvent décliné en anglais, langue supposée du business dans un marché worldwide […] Mais, l’anglais a ses limites. La première est la croyance erronée que tout le monde le parle et le comprend. La deuxième est qu’il est déformé par la pratique internationale, initiée par quelques « gourous » généralement anglo-saxons, relayée par la presse spécialisée, enseignée dans des cabinets de formation et autres business schools et reprise à l’envi par des managers pour qui la mondialisation est autant affaire de marché que de langage. »

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Encore des « Fractures françaises »

La prolifération de ce jargon censé être moderne met également en exergue ces nouvelles fractures françaises développées par le géographe Christophe Guilluy dans ses ouvrages.

La « France des métropoles » est composée d’élites mondialisées intégrées au jeu du capitalisme, le plus souvent parisiennes, dont les valeurs dans la vie oscillent entre productivité et rapidité et qui sont le reflet d’une certaine classe socio-professionnelle, celle des « gagnants de la mondialisation » selon Guilluy. Tout différencie ces élites métropolisées et mobiles des Français de la France périphérique urbaine et rurale, qui restent au contraire attachés à leurs racines, qu’elles soient géographiques – puisqu’ils vivent le plus souvent là où ils sont nés – et culturelles. Les codes sociaux de cette deux France sont antinomiques. On ne peut voir de ce jargon anglicisé qu’un exemple de plus de cet hermétisme entre deux mondes. On ne parle pas pareil, on n’envisage pas la vie de la même façon. La France d’en haut est rapide, soi-disant ouverte, tolérante et mobile, y compris mobile linguistiquement. L’utilisation d’anglicismes contribue à creuser encore plus le fossé existant et à alimenter le dédain culturel de la France d’en haut envers la France d’en bas. La première est totalement déconnectée et méprisante vis-à-vis des valeurs et des considérations de la seconde.

L’écriture inclusive, la revanche linguistique ?  

Le point de départ n’est évidemment pas le même pour l’écriture dite inclusive. Cette dernière s’applique en partant d’un postulat simple : la langue française est sexiste et représentative d’une ancestrale oppression patriarcale, il faut donc la modifier. Le supposé sexisme linguistique viendrait de la fameuse règle du « masculin qui l’emporte ». Attardons-nous donc sur cette règle. Certains chercheurs y voient la trace d’une misogynie linguistique qui ne prend pas en compte le sexe féminin. Dans Le Progrès (septembre 2015), la linguiste Laure Gardelle, professeur de linguistique anglaise à l’Université Grenoble Alpes, juge qu’on « pense que l’homme est biologiquement supérieur ; qu’il est actif alors que la femme est passive. On cite pour ‘preuve’ le fait que l’être suprême, Dieu, est de sexe masculin ».

Toutefois, d’autres voix estiment qu’il s’agit là d’erreurs d’interprétation des groupes féministes, qui confondent « le masculin l’emporte sur le féminin » avec « l’homme l’emporte sur la femme ». C’est le cas de la blogueuse et auteur Sandrine Campese, diplômée de la Sorbonne et de Science Po Aix. Dans un article sur « le Plus » de L’Obs « Le masculin l’emporte sur le féminin : et si les féministes arrêtaient la grammaire ? », elle écrit : « Elles [les féministes] confondent genre et sexe. En grammaire, le genre masculin est au nom ce que l’infinitif est au verbe. Autrement dit, une forme indifférenciée, non marquée, qui est à rapprocher, en ce sens, du neutre latin. Cette neutralité dite extensive justifie, notamment, que les adjectifs féminins se forment à partir du masculin. » (2).

Autrement dit, le masculin est perçu comme le neutre. À partir de là, on peut considérer qu’il est impossible dans une phrase telle que « Les cavaliers étaient tous arrivés à l’aube avant le début du concours », de déterminer s’il n’y a que des hommes ou aussi des femmes. Mais le fait est qu’il peut y avoir des femmes, théoriquement comptabilisées sans être nommées. L’apriori joue en leur faveur par cette neutralité. Certains affirment dès lors que la neutralité du masculin ne le rend pas supérieur puisqu’indifférencié sur le fond. La différenciation s’effectue au contraire pour le féminin qui est remarqué dans la phrase « les cavalières étaient toutes arrivées à l’aube avant le début du concours ». Il n’y a ici aucun doute sur l’absence d’hommes.

« Vous refusez de parler de process, de manspreding ou d’écrire ‘les hommes et les femmes sont belles’ ? Le couperet tombe très vite, surtout sur la toile. Ringard, macho, sexiste, bouseux, beauf. »

Pour en revenir aux buts de l’écriture dite inclusive, ils rejoignent ceux du « wording » managérial, à savoir jouer les messies intellectuels en parlant à une extrême minorité de la population française, celle qui a le temps et l’orgueil pour se créer des nœuds à la tête et – là est le problème – créer des nœuds à la tête des autres.

De l’écriture inclusive au révisionnisme linguistique dans un but purement idéologique, il n’y a qu’un pas et surtout une visée : s’attaquer à tout ce qui constitue la richesse d’une langue et criminaliser tous ceux qui refusent ces changements ou ces concepts. Vous refusez de parler de process, de manspreding ou d’écrire « les hommes et les femmes sont belles » ? Le couperet tombe très vite, surtout sur la toile. Ringard, macho, sexiste, bouseux, beauf. Les qualificatifs fleurissent et avec eux une certaine vision de la société : d’un côté, ceux qui veulent « tout changer », au risque de se tromper de combat ; de l’autre, ceux qui veulent conserver et qui auraient les pieds dans la glaise. Quand on creuse un peu le débat, on s’aperçoit donc que le langage managérial, l’utilisation des anglicismes et l’écriture dite inclusive ont plus de buts communs que divergents : déconstruire en supposant détenir la vérité, se placer du côté de la modernité, nommer obscurantismes ce qui ne sont que des enracinements linguistiques et culturels de la France et élargir toujours plus le fossé entre des élites supposées éclairées et une masse d’hommes et de femmes supposés indignes de donner leur avis.


Note :
(1) Nicole d’Almeida, Cendrine Avisseau, « Langage managérial et dramaturgie organisationnelle »Hermès, La Revue, 2010/3 (n° 58), p. 123-128.
(2) Sandrine Campese, « Le masculin l’emporte sur le féminin : et si les féministes arrêtaient la grammaire ? », leplus.nouvelobs.com, 1er mars 2012.

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Pour moi, l’écriture inclusive, en plus de déformer la langue, n’est qu’un écran de fumée. Ce genre de nouveauté sur-médiatisée engendre des débats sans fins et détourne l’attention de combats féministes ayant une réelle importance, comme par exemple l’égalité des salaires entre hommes et femmes.

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