‘Docteur Glas’ de Hjalmar Söderberg : l’impossible liberté et l’amour-passion

Par Ella Micheletti.

Cent quinze pages ont suffi à Hjalmar Söderberg pour faire du Docteur Glas un chef d’œuvre de la littérature suédoise. Né en 1869 et mort en 1941, cet auteur particulièrement aimé des Suédois reste malheureusement peu connu en France. Un tort à réparer urgemment.

À cheval sur le XIXe et XXe siècles, l’écrivain a su s’imposer comme un observateur redoutable des vicissitudes de l’âme humaine. Cette qualité se repère brillamment dans son court roman Docteur Glas[1] publié en 1905. Tout y est : l’écriture pétrie de poésie, un anti-héros apathique qui en devient attachant et le combat entre la passion et la raison.

La peinture des sens

Hjalmar Söderberg (2)Comparer un écrivain à un autre est une habitude, quelle que soit l’époque. On connaît bien les dérives qui peuvent en résulter : incapacité à cerner l’auteur dans son individualité, impossibilité de lui reconnaître une identité littérature. Certains écrivains tendent même à devenir des pastiches de leurs ancêtres, le succès en moins. Pourtant, à petite dose, découvrir des parallèles sur le style ou le fond de l’œuvre d’un écrivain permet d’établir des analogies entre auteurs, même de nationalités différentes. Quand on lit Hjalmar Söderberg, impossible de ne pas penser à André Gide, qui a été son contemporain parfait puisqu’il est aussi né en 1869. Tout dans le style de Söderberg comme dans celui de Gide est pétri de poésie, d’élévation spirituelle par le ressenti. Tous deux vont très loin dans l’évocation des cinq sens. Cette utilisation massive de descriptions poétiques sur les émotions physiques du protagoniste rend le livre déroutant de prime abord, peu facile d’accès et nécessitant une véritable extension de l’esprit. Ainsi, Söderberg nous offre des phrases remarquables, faisant appel à la vue du Docteur Glas. Ce dernier est avant tout un observateur, comme l’auteur qui le dépeint. Il scrute, analyse, décortique et imprime les images de la vie qui viennent se greffer à son regard d’esthète : « Je regardais l’eau étincelante de la rivière. Vers Rosenbad, une fente s’ouvrit dans la masse des nuages pour laisser passer un rayon de lune. Un rayon d’argent qui tomba sur la façade à colonnes du vieux château des Bonde. Une ouate pourpre vogua au-dessus du Mälar, lentement et solitaire, comme arrachée à la masse des flocons gris. »

D’autres images, qui font appel à la vue ainsi qu’à l’ouïe et au toucher, sont tellement éloquentes que le lecteur retient son souffle, comme s’il pouvait sentir et ressentir l’angoisse du héros : « Et soudain, je me réveillai, écoutant avec terreur ma propre voix […] Je m’arrêtai enfin devant un miroir et fixai mon visage blême, affolé, comme s’il s’agissait d’un visage étranger […] Il n’y avait plus de clair de lune ; la pluie tombait et les gouttes d’eau inondaient ma figure en apaisant ma fièvre. » Outre la musicalité de la description, on touche ici à un autre aspect du livre : l’identité. Dans ce passage, le Docteur Glas ne se reconnaît pas. Et c’est ça tout au long du roman. Le héros ne sait pas qui il est, pour plusieurs raisons. La première est que le Docteur Glas est un paradoxe à lui tout seul et c’est ce qui fait l’intérêt de ce personnage. D’un côté, ce jeune médecin semble une coquille vide socialement parlant : il vit seul, n’a que peu d’amis, se montre réservé voire mutique. Il est dévoué à son métier et ses patients mais sous un angle clinique et froid. Bref, tout de l’anti-héros. Pourtant, cette coquille vide, cette fadeur apparente, cachent une foule de sentiments contradictoires qui s’entrechoquent en lui. C’est avant tout un homme qui ne s’aime pas et se trouve laid, ce qui le fait souffrir, surtout quand il se compare à l’amant de la femme dont il est éperdument amoureux : « Jadis, j’ai beaucoup souffert de n’être pas beau, et je me croyais même un monstre de laideur. Je sais maintenant que je suis à peu près comme tout le monde, mais cette idée ne me console nullement. Je n’aime ni ma personne physique ni ma personne morale. »

Que le héros soit un anti-héros par excellence, un outsider amoureux, est indiscutable. En revanche, il est loin d’être aussi apathique que son apparence le laisse suggérer. Cette douleur qui l’anime n’est d’ailleurs pas sans lien avec les puissantes images sensorielles et poétiques qui lui viennent à l’esprit. Le Docteur Glas est un être extérieurement plat et intérieurement torturé. En plus de ne pas s’aimer et de ne pas savoir qui il est, il ne parvient pas non plus à connaître ses opinions. Il est constamment tiraillé entre raison et passion, entre ce qu’il croit être moral ou immoral. Ainsi, quand une patiente vient le voir en le suppliant de l’avorter, il refuse. Là est toute l’ambiguïté de ce qu’on nomme Morale. En effet, est-il moral de refuser à une femme en détresse et profondément malheureuse de se défaire d’une grossesse dont elle ne veut pas ?

L’ambiguïté de la morale

Quelques années plus tard, le Docteur Glas retrouve cette même patiente et son enfant qui se révèle lourdement déformé du visage. Il éprouve alors des regrets. Il estime même qu’au vu de l’apparence physique de l’enfant, il aurait dû procéder à l’avortement. Mais est-il moral de supprimer un être disgracieux ou handicapé ? En d’autres termes, l’eugénisme est-il moralement acceptable ? Toutes ces questions, le héros se les pose à longueur de temps, sans trouver de réponse, ce qui rend le propos beaucoup plus stimulant pour le lecteur que si l’auteur lui imposait des vues sans lui permettre de s’interroger. Le héros est un personnage qui doute constamment, qui ne parvient pas à faire des choix, qui apparaît donc comme faible de caractère. La seule chose dont il soit intimement sûr est qu’il est malheureux et s’est résigné à cet état de fait : « Je ne suis pas heureux et pourtant je ne connais personne de qui j’aimerais prendre la place. » D’ailleurs, les gens qui l’entourent ont aussi conscience de son malheur et on ne peut que penser au fameux « L’enfer, c’est les autres », de Jean-Paul Sartre. Pourquoi ? Car comme l’expliquait bien ce dernier : « Les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont — nous ont donnés — de nous juger[2]. »

Le Docteur Glas se voit donc dans le regard de ses semblables. À ce titre, les paroles du personnage de Markel sont patentes : « Il y a des gens qui ne possèdent aucun talent pour être heureux et qui le comprennent douloureusement. Ces gens-là ne cherchent nullement le bonheur mais s’efforcent du moins que leur malheur soit décent […] Glas est de ceux-là. »

Hjalmar Söderberg (1)
Hjalmar Söderberg

Un personnage pourtant va le tirer de son apathie, lui permettre de se révéler à lui-même et l’aider à devenir un être avec plus de relief, à lui faire changer sa vision de lui-même : Helga Gregorius. Belle, jeune, blonde, mariée à un vieux pasteur qui la viole, amoureuse d’un fougueux amant et encore plus malheureuse que lui. Cette victime vient se confier au docteur, en lui demandant de trouver des prétextes pour que son mari ne la touche plus car il la répugne. Elle révèle le meilleur mais aussi le pire dans le héros. Elle le rend plus vivant, plus soucieux du sort des autres. L’amour qu’il ressent pour elle est typiquement ce qu’on appelle un amour-passion. Car si le docteur se met à réfléchir à des plans machiavéliques pour éliminer le mari et à penser aux moindres détails pour ne pas se faire prendre, c’est bien la passion qui le conduit à agir. Il est toujours aussi malheureux mais se découvre un but qui le rend chevaleresque, qui le pousse à se montrer actif, contrairement à sa patiente qu’il n’avait pas voulu aider. Là, il va même beaucoup plus que ce que lui demande l’épouse puisqu’il en vient à commettre un meurtre.

Les moments précédant son acte entremêlent tout ce qui fait la force du roman dès son début : l’évocation des sens, surtout quand le héros est victime de rêves et d’hallucinations où il croit voir l’épouse nue avec un bouquet de fleurs dans les mains. Et toujours ce dilemme redoutable entre raison et passion. Le héros se pose sincèrement la question de la morale de son acte et choisit finalement de tuer l’époux indésirable. Il le fait pour deux raisons : rendre sa liberté à Helga et la rendre heureuse même s’il ne lui avoue jamais son amour et qu’elle-même en aime un autre. On peut dire que son acte est de l’abnégation pure puisqu’il n’attend rien en échange et que la concernée n’est pas au courant de son projet.

La liberté avortée

On peut ajouter qu’il réussit partiellement à atteindre un des deux buts. Il rend Helga libre physiquement. Plus jamais son mari ne la violera. Pour autant, et c’est là le prodige du livre, rien n’est manichéen ou cousu de fil blanc. Quand la lumière apparaît pour l’un des personnages, l’obscurité suit inexorablement, comme souvent dans toute existence humaine. L’amant d’Helga ne l’aimait pas, il la quitte et épouse une héritière. Auparavant, la veuve était prisonnière de son malheur, elle n’était libre ni de son malheur ni de son bonheur, contrairement au Docteur Glas qui est « librement » malheureux. Après la mort de son mari, elle est entièrement libre et libérée de l’emprise de son mari mais tout en restant malheureuse. Elle a aussi été heureuse avec son amant tout en étant dépendante de son affection, autrement dit à n’étant pas totalement libre. Helga est le symbole parfait de cette éternelle confrontation entre bonheur et liberté. Peut-on être heureux en étant non-libre ? Peut-on supporter d’être totalement libre mais seul et malheureux ? Pour avoir droit à sa part de bonheur, faut-il renoncer à sa liberté ? Les questions arrivent en masse autour de ce personnage émouvant qui voit sa vie bouleversée mais sans que rien ne change réellement. Sa liberté est en quelque sorte avortée et le bonheur lui échappe.

« Le docteur Glas dresse un constat accablant sur sa propre personne : ‘La vie a passé près de moi‘ »

Le Docteur Glas n’obtient rien de plus que le fruit de son acte, c’est-à-dire la mort du mari qui laisse enfin tranquille son épouse. Il est toujours seul, sans avoir avoué ses sentiments. Même s’il a agi en toute conscience et en toute liberté, il ne trouve pas non plus le bonheur. Si le personnage d’Helga a su percer la carapace qu’il s’était forgé, le médecin reste nu une fois cette carapace ôtée. L’amour d’Helga aurait pu l’aider à se construire une nouvelle identité. Peine perdue. On notera la finesse de sa clairvoyance sur son propre sort. Le Docteur Glas est, nous l’avons dit, un bon observateur de l’âme humaine. Il n’était pas capable de se sonder lui-même au début du livre. À la fin, peu de choses ont tout compte fait changé pour lui. Il dresse toutefois un constat accablant sur sa propre personne : « Jamais elle ne sera mienne. Jamais elle n’a rougi à ma vue et ce n’est pas mon souvenir qui la rend, ce soir, livide […] la vie a passé près de moi. » La dernière phrase, cruelle de réalisme, résume presque tout le livre. Les personnages s’échinent à bousculer leur vie ou celle des autres, en vain. On pourrait presque leur appliquer cette maxime bien connue du Guépard de Lampedusa : « Pour que tout reste pareil, il faut que tout change. »


Notes :
[1] Hjalmar Söderberg, Docteur Glas, Paris, Éditions Libretto, 2016, 112 pages.
[2] Voir la fiche sur l’existentialisme athée de Sartre.

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