‘La Dame Pâle’ de Dumas : amour terrestre, céleste et vampirique

Par Ella Micheletti.

Une rivalité entre frères, une belle jeune femme prise en étau : une histoire maintes fois écrite par les plus grands auteurs. Dumas parvient cependant, dans ce très court roman de 112 pages, à proposer un contenu enrichi et à mener son lecteur par le bout du nez.

dumas-vampires-3.jpgLa Dame Pâle n’est pas une œuvre très connue d’Alexandre Dumas. Un féru de littérature pense plutôt à ses romans flamboyants de cape et d’épée comme Les Trois Mousquetaires ou Le Comte de Monte-Cristo. La Dame Pâle mérite néanmoins toute l’attention de quiconque vibre au son, au rythme, à la musicalité des mots et aux histoires tragiques. Dans ce court roman, Dumas s’attaque au genre fantastique, plus spécifiquement au thème du vampire. Mais ce n’est là qu’une des nombreuses facettes de l’histoire. Cette dernière peut être résumée en quelques mots : une jeune femme très belle qui fuit l’insurrection polonaise contre la Russie en 1825 rencontre deux princes moldaves, demi-frères, aussi dissemblables qu’on puisse l’être. Dumas rejoue ici, d’une certaine manière, l’atemporel triangle amoureux, fatalement destiné à mal finir. Hedwige, réfugiée polonaise fuit son pays pour tenter de gagner un monastère en Moldavie. Au milieu des Carpates dangereuses et mystérieuses, son convoi et elle se font attaquer par une bande de brigands dirigés par le prince Kostaki. La jeune femme est finalement sauvée par le frère de ce dernier, Grégoriska, et trouve refuge dans le château de leur famille. Hedwige tombe rapidement amoureuse de Grégoriska, qui l’aime en retour. Ombre au tableau : Kostaki, l’autre frère est éperdument amoureux de l’héroïne mais celle-ci le hait. Avec une intrigue somme toute banale, Dumas entraîne son lecteur dans un trou noir sentimental.

Rythme erratique

Le rythme, tout d’abord, n’est pas linéaire. Format court oblige, Dumas provoque chez le lecteur une montagne russe d’émotions. Les descriptions des paysages moldaves, saisissants de beauté brute, constituent des temps de pose, des ralentissements utiles dans la structure du roman, ce qui l’empêche de sembler trop bref. De même, le rythme ralentit dans les moments de peur, de doute, d’attente de l’héroïne qui, même si elle se trouve au centre d’une bataille enragée entre les frères, n’a aucune prise sur le déroulement des événements. La jeune femme est contrainte à la passivité, elle n’est ni maître du temps qui se déroule, ni de la rivalité des deux princes, ni même de sa propre vie. Toute sa personne semble elle-même en suspens, sur un fil continuel. Le moindre de ses actes, la moindre de ses paroles pourrait faire basculer le cours de l’histoire mais elle est pétrifiée par l’adoration dont elle est l’objet.

Jeu de dichotomies

L’action avance et les soubresauts de l’histoire ponctuent le récit grâce aux deux frères. Chaque jour ou presque, Kostaki lui déclame son amour, ce qui crée à la fois un repère répétitif et oppressant pour l’héroïne. La mère des princes participe aussi à cette tension générale et à cette atmosphère angoissante avec son sempiternel : « Kostaki aime Hedwige. » Les deux frères sont tout sauf passifs, ce sont eux qui paraissent avoir une emprise sur le temps. Ils alimentent tout un schéma de dichotomies. Kostaki représente l’ombre, la nuit, les ténèbres qui enveloppent et dont on ne peut se défaire. La « cour » qu’il fait à Hedwige est à son image : impétueuse, furieuse, capricieuse, sans concessions : « Cette femme n’ira pas à la caverne mais elle n’en sera pas moins à moi. Je la trouve belle, je l’ai conquise et je la veux[1]. »

« Les deux frères alimentent tout un schéma de dichotomies. Kostaki représente l’ombre, la nuit, les ténèbres qui enveloppent et dont on ne peut se défaire. […] Calme, posé, droit, respectueux, doux et réfléchi, Grégoriska tarde à révéler son amour à l’héroïne. Face à Kostaki qui représente la noirceur d’âme et l’obscurité éternelle, Grégoriska symbolise la lumière. »

Ces tentatives de séduction sont un miroir de ses actions violentes commises à l’extérieur du château : Kostaki est un être de la nuit, insaisissable, sauvage, inhospitalier, qui se fond parfaitement dans les campagnes des Carpates qu’il sillonne et gouverne. Son apparence va de pair avec ce côté sombre : « C’était un jeune homme de vingt-deux ans à peine, au teint pâle, aux longs yeux noirs, aux cheveux tombant bouclés sur les épaules […] il poussait des cris et inarticulés qui semblaient ne point appartenir à la langue humaine.[2] »

Par la tension qui se dégage de sa personne, Kostaki fait ressentir au lecteur une angoisse persistante qui surplombe le récit et qui va crescendo. Son demi-frère, Grégoriska, est son exact opposé. Calme, posé, droit, respectueux, doux et réfléchi, Grégoriska tarde à révéler son amour à l’héroïne. Face à Kostaki qui représente la noirceur d’âme et l’obscurité éternelle, Grégoriska symbolise la lumière : « Ses longs cheveux blonds, indices de la race slave, tombaient sur ses épaules comme ceux de l’archange Michel encadrant des joues jeunes et fraiches. »

Lumière de la vie même, lumière de l’amour, droit et altruiste, Grégoriska est comparé à un saint parmi les mortels. Les deux frères sont de parfaites métaphores du jour rassurant et de la nuit terrifiante qui engloutit et contre laquelle on ne peut rien. Les deux partagent cependant une même bravoure. Grégoriska déclare ainsi à Hedwige : « Je ne réponds plus de rien que de me faire tuer pour vous défendre[3]. »

Le rythme ne se relâche pas à la mort de Kostaki. Au contraire. Cette disparition constitue une naissance, celle d’un être qui vogue entre vie et mort, qui est passé du côté des ténèbres mais qui hante toujours les vivants. Le fantastique entre en scène d’une façon originale : chaque nuit, Hedwige s’endort subitement et se réveille épuisée, avec une marque de crocs dans le cou. Refuser de montrer Kostaki sous sa forme vampirique et le rendre invisible contribue paradoxalement à lui reconnaître une emprise et une omnipotence. Même délivrée dans la vie réelle de sa chasse incessante, Hedwige continue d’être sa prisonnière la nuit.

Amour voulu, amour subi

L’élément libérateur pour Hedwige intervient grâce à l’amour réciproque de Grégoriska. Au-delà de son plan d’action pour forcer Kostaki à retourner dans sa tombe, Grégoriska tire Hedwige de son apathie par la force de l’amour. Ces sentiments sincères illustrent une fracture délibérément mise en avant par l’auteur entre l’amour voulu et l’amour subi. On est Sujet de l’amour que l’on porte à quelqu’un mais on est nécessairement Objet de l’amour qu’il nous porte. Dumas montre, à travers l’amour des deux frères, combien il est dur de lutter quand on se retrouve l’Objet d’un amour subi, violent et effrayant. Cet amour nocif se pérennise après la mort de Kostaki qui, en s’abreuvant du sang de l’héroïne, souille son intimité et force le passage de sa pudeur. On peut d’ailleurs s’interroger sur la raison de l’utilisation du genre fantastique. En effet, l’aspect vampirique n’intervient qu’aux deux tiers du roman et, s’il scelle en quelque sorte le sort des personnages, il peut apparaître comme moins « important » que le romantisme noir et tragique qui définit l’oeuvre. On tendrait à interpréter les morsures de Kostaki comme des métaphores de la conquête sexuelle. Kostaki capture le corps de l’héroïne depuis l’au-delà et ce malgré elle, quand Grégoriska possède son esprit et son cœur. Hedwige se retrouve donc, elle aussi, à la frontière de la lumière et de la pénombre, de la vie et de la mort, toujours sans moyens de résister. L’issue finale est donc logiquement une lutte à mort, un combat du bien contre le mal. Grégoriska se sacrifie pour Hedwige. Vaincu par la mort mais vainqueur par l’amour qu’il a reçu de la jeune femme, il ressort davantage valorisé que son frère qui perd la vie et n’a jamais été aimé en retour,

Religion et vampirisme

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Vampire (Edvard Munch, 1893)

La scène du « combat final » est intéressante en ce qu’elle mêle références religieuses, fantastique et romantisme. La mort de Grégoriska après le dernier baiser que lui donne Hedwige confère un côté profondément romantique au roman mais cette grandiloquence, cette mise en scène de la mort est judicieusement contrebalancée par l’apport du fantastique et du religieux. Dumas mêle habilement les deux, ce qui rend le récit beaucoup plus riche et complexe. La foi de Grégoriska combat le vampirisme diabolique de Kostaki : « Grégoriska fit un pas en avant ; alors les yeux sur les yeux du mort, l’épée sur la poitrine de son frère, commença une marche lente, terrible, solennelle […] le spectre reculant sous le glaive sacré, sous la volonté irrésistible du champion de Dieu […] tous deux haletants, tous deux livides, le vivant poussant le mort devant lui.[4] »

Kostaki : l’être maudit

Si les personnages de Dumas incarnent à première vue un manichéisme, on ne saurait détester Kostaki, car il est la Passion personnifiée. Grégoriska fait appel à ce qu’il y a de meilleur et de plus tendre chez les humains. À l’inverse, Kostaki réveille les mauvais instincts : celui de la possession, de la violence, de l’envie irrésistible d’être aimé ; il aime trop et, de ce fait, aime mal. Or, personne ne peut être entièrement semblable à Grégoriska, à cette pureté totale, entière, sans taches. Kostaki met mal à l’aise car tout un chacun peut retrouver des petits morceaux de soi dans son personnage. Sa sauvagerie, son obstination quand il refuse de rentrer dans sa tombe et de renoncer à Hedwige, son cœur tumultueux et inexpérimenté en font un être touchant et émouvant en dépit de ses défauts. Immortel par son vampirisme, il est malgré tout perdant d’avance. Seul l’amour d’Hedwige pourrait le sauver de sa noirceur mais il ne l’obtient pas. Seule la capacité à « rendre heureux » de la jeune femme pourrait palier les failles de Kostaki mais Hedwige choisit de l’exercer envers Grégoriska. Le pouvoir salvateur de la femme se trouve tout entier voué à celui qu’elle aime. En se mariant, Hedwige et Grégoriska se retrouvent également sous la protection salvatrice du mariage, tel que le conçoit la religion. Kostaki meurt donc seul, dépouillé de son humanité et surtout vide de tout ce qui constitue le point crucial d’une existence : l’amour véritable qui dépasse le cadre du terrestre et de la vie humaine.


Illustration de l’article : Marion Janin.


Notes :
[1] Alexandre Dumas, La Dame Pâle, Folio, 2006, p. 29.
[2] Ibidem, p. 28.
[3] Ibid., p. 40.
[4] Ibid., p. 95.

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