Le Brexit, du délire catastrophiste à la réalité nuancée

Par Pierre-Henri Paulet.

Le 23 juin 2016, les Britanniques exprimaient par référendum leur souhait de quitter l’Union européenne. Les prétendus experts, égarés dans leurs fantasmes, prédisaient à l’île une série de catastrophes. Alors que les négociations entre Londres et Bruxelles sur les modalités de sortie ont débuté le mois dernier, l’impact du Brexit est à ce jour très relatif.

Tout avait été fait pour influencer le vote des Britanniques. Des économistes orthodoxes s’étaient succédé sur tous les écrans et toutes les ondes d’Europe pour dénoncer la folie d’un Brexit : ainsi s’étalait le fear project. Au lendemain du choix des électeurs, les condamnations hystériques dans les médias de masse n’en finissaient plus et les articles uniquement négatifs fleurissaient[1]. Il n’était pas admissible qu’un peuple décide démocratiquement de rejeter le projet européen. C’est à se demander si les partisans acharnés de la construction européenne ne craignaient pas, au fond, que les masques tombent et que s’effondre l’argumentaire pro-UE. Il fallait donc que le Brexit soit un échec. Depuis un an, quelques reportages et analyses judicieusement anglés alimentent encore le mythe du cataclysme économique résultant de la sortie de l’Union européenne. Mais le flux du catastrophisme se tarit… Des indices rassurants voire positifs pour le pays sont apparus. C’est essentiellement l’incertitude sur le contenu des négociations qui crée aujourd’hui un flottement préjudiciable au Royaume-Uni.

Ni panne de croissance, ni explosion du chômage dans l’année

Loin de subir les dix plaies d’Égypte, l’économie britannique n’a pas fléchi en 2016. Le Brexit et la difficulté de se projeter dans l’avenir qui en résulte n’ont pas découragé la consommation des ménages. Celle-ci a dopé la croissance à 2 %… au lieu des 1,4 % projetés par la Banque d’Angleterre qui tablait à tort sur un net recul de la consommation post-Brexit. Quoiqu’un ralentissement de l’activité économique est attendu pour les deux années à venir en raison de l’inflation (cf. infra), nul signe de récession en vue. Quant au chômage, il a atteint en début d’année son plus bas niveau depuis 1975, à 4,7 % de la population active[2].

Ce bilan provisoire ne serait pas honnête s’il ne mentionnait pas également les conséquences indésirables. La livre sterling s’est dépréciée par rapport à l’euro et au dollar et n’a toujours pas retrouvé son niveau de mai 2016, évolution directement imputable à la décision des électeurs britanniques. La baisse de la devise nationale a néanmoins favorisé les exportations ainsi que le tourisme en 2017[3]. Elle a en revanche provoqué une hausse de l’inflation, laquelle est l’effet négatif le plus significatif du Brexit dans cette période d’ouverture des négociations. En un an, les prix à la consommation ont augmenté de 2,9 %. La situation reste loin du désastre : le taux d’inflation est le plus haut observé dans le royaume depuis… juin 2013 seulement[4]. Autant dire que la dégringolade historique n’a pas eu lieu.

« Le projet d’accord commercial avec les États-Unis marque bien la volonté de trouver à l’extérieur de l’UE la part du marché que le Royaume-Uni pourrait perdre auprès de ses ex-partenaires. »

Bras de fer à Bruxelles

Le Premier ministre Theresa May a officiellement lancé la procédure de sortie de son pays de l’Union européenne le 30 mars 2017, en invoquant les dispositions prévues à l’article 50 § 2 du Traité sur l’Union européenne[5]. S’ouvre désormais un jeu de dupes : celui des négociations. Si l’exécutif britannique est bien ressorti affaibli des législatives anticipées de juin dernier, il tient toujours en mains certains leviers qui devraient lui permettre de quitter l’Union européenne dans des conditions relativement favorables. Tout d’abord, l’Union européenne n’aura pas les moyens juridiques de maintenir contre son gré Londres parmi les Vingt-Huit. L’article 50 § 3 du TUE prévoit qu’en l’absence d’accord, à l’issue d’un délai de deux ans après le déclenchement de la procédure, les traités européens cessent de s’appliquer à l’État concerné, sauf si le Conseil européen décide d’une prorogation des discussions avec l’assentiment obligatoire de l’État. Le gouvernement May semble déterminé à aller jusqu’au bout de la démarche et le projet d’accord commercial avec les États-Unis, annoncé le 8 juillet 2017, marque bien la volonté de trouver à l’extérieur de l’UE la part du marché que le Royaume-Uni pourrait perdre auprès de ses ex-partenaires.

Le début des négociations se déroule dans une ambiance qualifiée de cordiale, même si des divergences apparaissent déjà, notamment à propos du versement des contributions au budget européen pour la période 2017-2019[6]. Les gouvernements européens sont eux-mêmes divisés sur le sort à réserver au peuple frondeur. Le Président Macron maintient la ligne de son prédécesseur François Hollande, partisan d’un Brexit « dur » : en témoignent les manœuvres françaises pour déstabiliser délibérément la City, dont la presse anglaise s’est tout récemment alarmée[7]. Telle n’est pas la position de l’Allemagne d’Angela Merkel, disposée à davantage de souplesse dans les longues tractations en cours, avec par exemple la possibilité pour les entreprises britanniques d’accéder au marché unique[8]. Faut-il voir une lutte d’influence entre la France et l’Allemagne pour le leadership européen sur fond de négociations du Brexit ? Le risque de la guerre de coulisses existe et il n’est pas certain que le Royaume-Uni ait plus à perdre dans ce tumulte que l’Union européenne elle-même.

Aucun des scénarios noirs avancés par les pro-européens ne s’est produit dans les mois qui suivirent le référendum du 23 juin 2016. Le pire est-il à craindre après la sortie effective de la Grande-Bretagne de l’Union européenne ? Sauf négociations désastreuses (ce qui n’est dans l’intérêt véritable d’aucun des acteurs), il est tout à fait improbable que le pays subisse une crise profonde et durable. Le temps des négociations est aussi celui de la recherche stratégique : c’est par la politique et la diplomatie que Londres pourra faire de la tragédie annoncée un succès inattendu.


Notes :
[1] Un exemple parmi bien d’autres : l’article « 13 conséquences concrètes du Brexit », publié sur cnewsmatin.fr le 25 juin 2016 évoque une tempête boursière (qui ne dura en réalité que quelques heures), une dizaine d’années de négociations (alors qu’un délai de droit commun de deux ans est fixé par le TUE après le déclenchement de la procédure de sortie), l’appauvrissement des Britanniques (prévision qui se fonde en réalité sur un scénario pessimiste de négociations dont rien n’indique qu’il se concrétisera), une récession (selon, là encore, le plus sombre des deux scénarios imaginés par le FMI), une augmentation du chômage (surtout dans les emplois… de la finance et du lobbying, est-il précisé !), etc. Son auteur va même jusqu’à imaginer la fuite des joueurs de football de Premier League anglaise vers les autres pays européens en raison des nouveaux critères administratifs de circulation des personnes. Quant aux deux dernières conséquences, elles n’affecteraient pas le Royaume-Uni mais… la France (moins de touristes, et moins d’exportations outre-Manche). Bref, beaucoup de spéculations pour un seul papier ! Notons au passage l’usage de la symbolique du chiffre « 13 ». Maudit Brexit !
[2] Anthony Devlin, « Brexit : l’économie britannique a-t-elle vraiment déjoué les prévisions alarmistes ? », europe1.fr, 3 mai 2017,
[3] Pascale Fillâtre, « Londres continue de séduire, en dépit du Brexit », tourhebdo.com, 19 juillet 2017.
[4] « Royaume-Uni : l’inflation au plus haut depuis 4 ans », lesechos.fr, 13 juin 2017.
[5] Article 50, § 2 du TUE : « L’État membre qui décide de se retirer notifie son intention au Conseil européen. À la lumière des orientations du Conseil européen, l’Union négocie et conclut avec cet État un accord fixant les modalités de son retrait, en tenant compte du cadre de ses relations futures avec l’Union. Cet accord est négocié conformément à l’article 218, paragraphe 3, du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Il est conclu au nom de l’Union par le Conseil, statuant à la majorité qualifiée, après approbation du Parlement européen. »
[6] AFP, « Brexit : des divergences émergent après le deuxième round des négociations », lepoint.fr, 20 juillet 2017.
[7] Simon Walters, « Revealed: City of London accuses France of plot to ‘‘wreck’’ – even if it gains nothing itself », dailymail.co.uk, 15 juillet 2017.
[8] Jack Maidment, « Germany hints at soft Brexit compromise amid fears Theresa May could be ousted during talks », telegraph.co.uk, 19 juin 2017.

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