Les outsiders amoureux en littérature : quand les perdants deviennent des gagnants

Par Ella Micheletti.

Malchanceux « de naissance », mal-aimés, blessés par la vie, meurtris par les deuils et les souffrances, après avoir cumulé les échecs et déconvenues, certains perdants amoureux, certains anti-héros de la littérature en deviennent plus brillants et intéressants que les personnages chevaleresques et hauts en couleur.

Tout le monde a déjà lu un roman où l’un des personnages principaux est ce qu’on qualifierait d’outsider amoureux. Homme le plus souvent, il s’agit d’un personnage qui n’est pas aimé dès le départ par l’héroïne. Timide, gauche, maladroit, incapable de révéler son amour, seul, taciturne ou gaffeur, il est tout le contraire de l’amoureux transi qui déclame ses sentiments, tout le contraire d’un Roméo romantique. Le genre de personnage qui typiquement ne fait pas rêver les femmes du roman, du moins de prime abord, et qui surtout se retrouve généralement pris en étau dans un triangle amoureux face à un homme parfait, autrement dit en littérature beau, intelligent (ou qui en revêt l’apparence), drôle, extraverti, charmeur et bien mis de sa personne. Bien souvent, mais pas toujours, l’outsider amoureux se transforme, au fil des événements du roman, en gagnant. À tous les niveaux. Il gagne l’amour de l’héroïne, l’amour des lecteurs. Il est récompensé de sa ténacité, de son authenticité, de son intégrité et de sa droiture de cœur. En comparant certaines œuvres parfois éclectiques, on peut observer une convergence des caractéristiques de ces perdants magnifiques.

L’outsider amoureux attend et patiente

outsiders3L’un des traits de caractère qu’on peut noter chez tous ces personnages est la patience. Une patience en apparence passive. L’outsider amoureux attend, paisiblement si l’on se place du côté des autres personnages. Il apparaît dès lors comme un être indolent, taciturne et aussi actif qu’une moule collée à un rocher. Intérieurement, il bouillonne mais ne le montre guère. Dans Indiana de George Sand, Ralph est le parfait outsider amoureux. Le jeune homme ne cumule pas toutes les tares. Il a l’avantage d’être bel homme, ce qui ne gâte rien. Mais pour le reste… Il est un homme en apparence froid, flegmatique. Sa nonchalance passe pour de l’indifférence envers Indiana. Son visage a beau être délicat et joli, il ne reflète aucune émotion. Ralph semble être un cœur de glace qui ne bat que pour survivre. Son apparence molle et clinique est un miroir de ce qu’on a cherché à lui montrer de lui-même. Détesté par ses parents qui lui préféraient un frère volubile et charmeur, Ralph n’a jamais reçu d’amour et apparaît dès lors comme un personnage qui ne peut en ressentir. Il se définit lui-même comme profondément égoïste et ne défend jamais Indiana de façon directe et franche face à son vieux mari colérique. George Sand force si bien le trait du jeune homme complètement apathique qu’il faut avancer loin dans le roman pour que se dessinent, entre les lignes, des signes de son profond amour pour Indiana. L’œuvre est remarquablement ficelée en ce qu’elle distille au compte-gouttes ces symptômes d’amour. Ralph ne laisse jamais éclater sa jalousie envers Raimond, le prétendant d’Indiana, beau parleur et lâche à souhait. Il ne se déclare pas une seule fois avant la fin du roman. Les seuls signes où il se trahit sont toutefois extrêmes. Premièrement quand il croit qu’Indiana est morte d’une chute de cheval, alors il sort son poignard pour se trancher la gorge avant que Raimond ne l’en empêche. Ensuite quand le mari d’Indiana décide de repartir sur l’Île Bourbon, Ralph met tout en œuvre pour les suivre car il ne peut envisager de vivre sans Indiana. Dans Raison et Sentiments de Jane Austen, le personnage de Brandon possède des points communs avec Ralph. À certains égards, la ressemblance est même troublante. Le colonel Brandon est certes plus vieux que Ralph et moins beau mais il joue aussi le rôle de l’outsider amoureux, face à Willoughby. Comme Ralph, il est taciturne, secret, silencieux. Ses gestes tendres sont rares. Les seuls moments où il se laisse aller surviennent quand il écoute Marianne au piano. De son côté, Ralph profite d’un moment seul à seul avec Indiana dans l’intimité du soir, devant la cheminée, où il lui tient la main pendant que le mari de la jeune femme déambule dans le salon. Brandon comme Ralph sont des blessés de la vie. Brandon a vu la femme qu’il aimait devoir épouser son frère aîné pour des motifs financiers, il a perdu son père à l’âge de seize ans. Comme Ralph, il est considéré comme un être froid, raisonnable, bien élevé et non comme un fougueux amoureux transi. Marianne le trouve trop vieux, trop sage. L’ardeur et les paroles de Willoughby savent plus toucher son cœur. Raimond partage d’ailleurs avec Willoughby de nombreux points communs. Tous deux beaux parleurs et séducteurs, ils volent la vedette à Brandon et Ralph. Dans Indiana, l’héroïne ne voit, au début, Ralph que par le prisme de son enfance et de son adolescence, elle le considère comme un ami, un frère et le juge sévèrement. Pour elle, il est indifférent et froid. Dans le livre de Charlotte Brontë, Brandon maquille aussi son côté insensible. Celui-ci transparaît en cas de danger grave. Comme Ralph tente de se suicider, Brandon convoque Willoughby en duel. On suppose qu’il le fait pour deux raisons : car Willoughby a mis enceinte sa pupille et car il a brisé le cœur de Marianne.

Dans Jane Eyre, de Charlotte Brontë, l’héroïne est jugée peu jolie par l’auteur elle-même et renfermée. C’est une orpheline sans le sou et sans attrait physique particulier. Face à Monsieur Rochester qui possède la beauté, la puissance, l’argent, avec toutefois des blessures cachées, elle apparaît comme un personnage anti-héros qui ne suscite pas a priori d’amour passionné. Comme Brandon et Ralph, elle est secrète et ne dévoile pas ses sentiments, elle n’est pas une femme qui cherche à inspirer l’amour et, d’ailleurs, manque de confiance en elle. Ralph et elle n’ont que peu d’estime pour eux-mêmes. Leur auto-considération grandit dans le regard d’Indiana et de Monsieur Rochester. Jane Eyre parvient à toucher le chatelain grâce à son originalité : contrairement aux greluches qui se massent autour de lui en se tortillant, Jane reste fraîche, calme, timide. Tandis que Brandon est sensible à la musique dans Raison et Sentiments, elle est attirée par le dessin. Comme Ralph, elle n’a jamais reçu d’amour, elle n’a pas de parents et sa tante et ses cousins ne lui ont témoigné que mépris et méchanceté. Si Ralph a un rang social élevé, il est mal vu en tant que personne. Jane Eyre est mal vue socialement et moquée par ceux qui entourent Monsieur Rochester. Comme Ralph et Brandon, elle attend, mais sans espoir.

« L’outsider amoureux attend, paisiblement. Il apparaît dès lors comme un être indolent, taciturne et aussi actif qu’une moule collée à un rocher. Intérieurement, il bouillonne mais ne le montre guère. »

Ivan Petrovitch, surnommé Vania, dans Humiliés et Offensés de Dostoïevski partage davantage avec Jane Eyre d’un point de vue social qu’avec Ralph et Brandon qui sont riches. Romancier sans succès et pauvre, Vania appartient à un monde aux antipodes d’Aliocha, son rival, fils de prince. La femme qu’il aime et avec qui il a été élevé, Natacha, est d’un rang supérieur au sien puisque son père était l’intendant du père d’Aliocha, le prince Piotr Alexandrovitch. En revanche, comme Brandon et Ralph, Vania se meurt d’amour pour Natacha qui ne voit en lui qu’un ami. « Terne », peu romantique, timide et maladroit, il ne lui inspire que de la tendresse quand Aliocha, comme un Willoughby dans Raison et Sentiments ou un Raimond dans Indiana, lui inspirent la passion et l’attirance charnelle. Vania, comme tous les outsiders amoureux, patiente, espère, soutient Natacha sans lui déclarer sa flamme. C’est un trait commun de ce type de personnages. Vania comme Ralph ressentent un amour sincère et désintéressé. Malgré leur chagrin, ils veulent tous deux voir la femme qu’ils aiment heureuse. Ralph l’explique d’ailleurs très bien à la mère de Raimond quand il lui expose toutes les situations dérangeantes où il aurait pu dénoncer son fils au mari d’Indiana.

Dans le monumental Guerre et Paix de Tolstoï, Pierre apparaît aussi, en quelque sorte, comme l’outsider amoureux face à André. Ce dernier est flamboyant, beau, valeureux et furieusement amoureux de Natacha. Pierre est un être tourmenté, qui ne possède pas le charisme d’André. Il est certes riche mais mal. Au début du roman, il est coutumier des lieux de débauche. Il évolue tout au long du livre, particulièrement grâce à cet amour qu’il ressent pour Natacha. La différence ici est que les deux hommes sont amis, bien que Pierre souffre de l’amour réciproque d’André et Natacha et ensuite de leurs fiançailles. Il lui faudrait attendre et encore attendre pour voir son rêve se réaliser par le plus grand des hasards.

L’outsider amoureux gagne… parfois

outsiders2Le succès – ou non – du héros malheureux en amour dépend de plusieurs facteurs. L’héroïne doit d’abord ouvrir les yeux sur la personne dont elle est éprise. Comme noyée dans un songe romantique et/ou charnel, elle met du temps à se rendre compte de la duperie dont elle a été victime. Indiana doit se voir confrontée en personne à l’épouse de Raimond et au rejet de ce dernier pour réaliser son erreur. Elle a pour cela traversé les mers, passé des heures en bateau au milieu d’hommes rustres et fui son mari. Marianne vit à peu près la même trajectoire en se heurtant de plein fouet au mépris de Willoughby qui l’ignore à une soirée et lui envoie une lettre où il lui déclare qu’elle a inventé cet amour. À chaque fois qu’une héroïne vit un chagrin d’amour, l’outsider amoureux est présent à ses côtés. Il est le plus souvent son confident. Chez Jane Austen, Marianne prend peu à peu conscience de la valeur de Brandon, de ses attentions pour elle. Il s’intéresse à elle pour ce qu’elle est à l’intérieur et pas uniquement pour son corps, il est à son chevet quand elle est très malade et qu’elle frôle la mort. Ralph traverse aussi les mers pour retrouver Indiana à Paris. Affaiblie, déprimée, amaigrie, sans le sou, la jeune femme riche n’est plus que l’ombre d’elle-même. C’est dans les pires moments des héroïnes que les outsiders révèlent leur valeur. Ralph déclare, sur plusieurs pages extrêmement touchantes et poétiques de Sand, tout son amour à Indiana. D’habitude peu éloquent, il se montre prolixe et sincère. Comme les héroïnes, les outsiders évoluent, ils tirent parti de leurs erreurs et de leurs défauts. Brandon fait preuve d’attentions délicates pour Marianne en lui laissant utiliser son piano et en sachant que la jeune femme est une âme qui revit grâce aux notes de musique. Ralph est prêt à suivre Indiana dans la mort et à la faire sienne dans un autre monde, autrement dit à renoncer à la posséder dans le monde des mortels. Heureusement, Sand fait échouer leur suicide collectif et leur offre une fin heureux et paisible sur l’Île Bourbon. Du côté de Dostoïevski, Vania voit Natacha sombrer dans le chagrin le plus aigüe en s’apercevant qu’Aliocha s’est détourné d’elle au profit d’une femme riche. La relation entre Aliocha et Natacha ayant été jusqu’aux rapports charnels, la jeune femme réalise que même ce don désintéressé, celui de l’amour physique, n’a pas retenu son amant. Elle part à la fin du roman avec sa famille. Contrairement à Jane Eyre et Monsieur Rochester, à Indiana et Ralph et à Marianne et Brandon, Vania ne voit pas son histoire d’amour se réaliser concrètement. Toutefois, il ressort gagnant du point de vue des sentiments, à la lecture de ce dialogue final :
« – Vania, dit-elle, Vania mais nous avons rêvé !
– Nous avons rêvé quoi ?
– Tout, tout, répondit-elle, tout ce qui s’est passé cette année. Vania, pourquoi ai-je détruit ton bonheur ?
Et je lus dans ses yeux : « Nous aurions pu être heureux pour toujours ensemble ! »

Dans Guerre et Paix, Pierre gagne l’amour de Natacha car André est mort. Sans cette mort, l’héroïne ne serait probablement pas tombée amoureuse de Pierre. Le décès d’André signe la fin d’un amour profondément passionnel et romanesque. Le succès de Pierre est donc dû au hasard et son bonheur se joue paradoxalement sur le malheur d’André qui était son ami et dont la mort le chagrine. L’amour de Pierre pour Natacha n’a pas diminué et la jeune femme apprend petit à petit à l’aimer. Ce nouvel amour est aussi un synonyme de renaissance et de page qui se tourne, point commun avec Indiana ou Marianne où l’outsider amoureux est l’homme du futur amoureux et du bonheur à venir à défaut d’avoir été celui du passé et même du présent.

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