PMA « pour toutes » : le retour tronqué de l’orgueil biologique

Par Ella Micheletti.

Il y a quelques jours, le Comité d’Éthique a rendu un avis positif sur la question de la PMA « pour toutes ». Le nouveau président de la République Emmanuel Macron avait en effet conditionné à l’approbation de cet organisme une potentielle évolution de la législation – qui limite pour l’instant l’utilisation de la PMA aux couples hétérosexuels victimes de stérilité – aux couples de femmes et aux femmes célibataires.

Avoir un enfant si l’on est seule ou célibataire, avoir un enfant s’il l’on est lesbienne ou bisexuelle, ces deux cas de maternité sont possibles grâce à l’adoption ou par des moyens naturels (autrement dit coucher avec un homme). Cependant, notre société ne saurait se contenter des moyens offerts par la Nature et le Droit, lesquels permettent pourtant, en pratique, à n’importe qui d’élever un enfant, que cela soit son enfant biologique ou son enfant adopté. Comme à chaque évolution qui touche le domaine de la bioéthique ou de l’éthique, les perspectives qui pourraient suivre l’avis rendu le 27 juin 2017 par le Comité d’Éthique[1] sont automatiquement vues comme « positives ». Car notre époque confond, et ce depuis des années, le possible avec le souhaitable. La science a toujours été l’apanage des humains, afin de servir au mieux leurs intérêts directs ou indirects. Mais on la concevait dans un but humaniste. Or, c’est là que le bât blesse. Chacun détourne le mot humaniste comme synonyme d’intérêt égoïste et non comme un intérêt collectif pour l’ensemble de l’espèce humaine. La PMA – et également la GPA car celle-ci, sans être l’objet d’un débat juridique, fait tout de même l’objet de vifs échanges intellectuels – sont des exemples frappants de ce schéma de pensée. L’intérêt collectif de l’espèce humain n’est pas la somme des intérêts particuliers. C’est une valeur de préservation, qui dépasse les égos à telle ou telle époque et surtout les destinées individuelles. Pour ce qui est du possible et du souhaitable, la confusion est totale. Aujourd’hui, avec les moyens offerts dans notre société par la procréation médicalement assistée, un enfant peut être conçu cliniquement, grâce à des intermédiaires extérieurs qui réunissent l’ovule et/ou le spermatozoïde défaillants. On aurait tout lieu de débattre du bien-fondé moral et éthique de cette PMA juridiquement permise pour cause d’infertilité ou de stérilité mais cela aurait peu de sens en ce que le droit ne pourrait de toute façon rétropédaler pour supprimer des droits octroyés dans le passé, sans entraîner un tsunami social et un casse-tête juridique. Toutefois, il était uniquement question jusqu’à présent de cas de stérilité, contre lesquels les hommes et femmes n’exercent aucun contrôle. Aujourd’hui, ce même Comité qui naguère insistait sur le but de la PMA comme palliatif d’un problème médical et se montrait hostile à son élargissement[2] rétropédale donc pour préconiser la PMA pour femmes seules ou lesbiennes. Une fois encore, la science le permet mais les schémas intellectuels actuels alimentent toujours plus cette confusion malheureuse entre ce qu’il est possible et ce qu’il convient de faire.

L’extension inexorable du Droit

Si une telle évolution devait être autorisée dans un futur proche, alors on assisterait tout d’abord à plusieurs extensions du droit. La première, à laquelle les détracteurs de ce changement se réfèrent souvent, est la fin de la filiation. Si l’on entend filiation au sens large, c’est-à-dire au sens romantique du terme, au sens du cœur, alors non, la filiation ne serait pas modifiée puisqu’un enfant adopté est en droit de se sentir le fils de son adoptant, « dans son cœur ». On peut être parent sans être géniteur. Et tout géniteur n’a pas vocation à devenir parent (accouchement sous X, IVG, mise à l’adoption, parent incompétent ou peu aimant). Les féministes des années 1960 et 1970 l’ont assez répété : il fallait se délivrer des chaînes bourgeoises de l’enfantement, du mariage qui lui est lié, de la biologie qui asservit la femme et qui les réduit, elle et l’homme, à leur bestial instinct de préservation, leur bestial orgueil biologique.

PMA (1)

Toutefois, en cas de PMA « pour toutes », la filiation se retrouverait touchée au sens biologique du terme, mais précisément au nom de cette biologie jadis vilipendée et considérée comme un carcan pour l’esprit humain. On pourrait dire qu’il s’agirait d’un enfumage biologique, d’une hypocrisie. D’un côté, les humains ne sont pas assez « avancés » scientifiquement pour être en mesure de procréer sans un spermatozoïde et un ovule. De l’autre, ils le sont suffisamment pour utiliser ce même attribut masculin, autrement dit le contenu, mais sans le contenant, l’homme. Un enfant peut avoir deux parents hommes ou femmes, ou juste un père ou une mère. Dans tous les cas, il ne s’agit pas d’une remise en cause en amont de la biologie et de la nécessaire union du X et du Y pour procréer. La PMA « pour toutes » briserait juridiquement cette filiation séculaire car elle ôterait officiellement le rôle pourtant essentiel de l’homme dans la procréation. Or, aucune procréation n’est possible sans un homme, comme elle n’est pas possible sans une femme, biologiquement parlant.

La seconde extension du droit serait beaucoup plus insidieuse car il s’agirait d’un concept non-reconnu juridiquement mais qui est au cœur de chaque débat de cette espèce : le droit à l’enfant. La Convention internationale relative aux droits de l’enfant du 20 novembre 1989 protège chaque enfant qui vient au monde et leur octroie des droits particuliers. Mais il n’existe pas, en droit française, de droit à l’enfant. Chacun a le droit de faire son enfant, ou d’en adopter un, peu importe son orientation sexuelle ou son choix de vie, mais cela s’arrête là. Pourtant, chaque nouvelle revendication sociétale qui vise à demander plus de moyens médicaux pour des causes, non de stérilité, mais de refus de faire naturellement un enfant avec un homme est la plus parfaite représentation de ce droit à l’enfant. On ne saurait dès lors manquer de noter le vide juridique abyssal autour de ce concept et de railler avec ironie la mauvaise foi et la lâcheté d’une Justice qui se défend de reconnaître un droit à l’enfant (ce qui reviendrait plus ou moins à dire qu’il s’agissait d’un objet ou d’un jouet auquel on a droit et non pas d’un être vivant temporairement dépendant d’une mère d’abord, par la maternité, puis de ses deux parents, quel que soit leur sexe) mais qui à chaque évolution sociétale donne toujours plus de corps et de matière et de consistance à ce concept qu’elle refuse de réglementer. Il faudra un jour qu’elle tranche avec les conséquences qui s’ensuivront pour l’espèce humaine.

L’orgueil biologique, concept jadis honni

Par ailleurs, on pourrait examiner la potentielle ouverture de la PMA « pour toutes » sous l’angle d’un retour en force de l’orgueil biologique. Comme expliqué plus haut, ce dernier était un concept honni il y a un demi-siècle. La biologie agace, car on ne peut rien contre elle. Elle arrondit les corps, les meurtrit. Les hormones féminines crèvent le plafond et les réactions liées à cette explosion (sensibilité accrue, nerfs « qui lâchent », etc.) sont monnaie courante. Une femme devient mère, avec toutes les conséquences que cela impose. Elle n’a pas besoin de le devenir pour être une femme à part entière. En cela, les féministes de cette époque avaient raison de critiquer cette sacro-sainte maternité et cette sacro-sainte biologie qui peut parfois devenir asservissante. L’esprit humain se retrouve sous contrôle du corps dans sa plus éclatante animalité, ce qui n’est pas péjoratif en soi mais qui est une réalité. La biologie tant vilipendée il y a cinquante ans dans le cadre d’un mariage hétérosexué est aujourd’hui glorifié. Passer d’une extrémité à une autre a de quoi laisser perplexe, surtout que ce sont les féministes actuelles, qui se revendiquent de leurs aînées, qui œuvrent de nos jours pour toujours « plus de droit(s) », toujours dans une optique « d’avancée » sociétale, qui camoufle mal des revendications communautaristes. La maternité au sens biologique était vue comme une horreur bourgeoise par les intellectuels et féministes tels que Sartre et Beauvoir. Elle serait maintenant synonyme de droit inconditionnel, de liberté pour les femmes seules et les couples de femmes. La maternité pourrait-elle être, tour à tour, synonyme de liberté ou d’asservissement biologique selon que l’homme y joue un rôle prépondérant ou quasi inexistant ? L’orgueil biologique, la volonté d’avoir son mini-moi étaient autrefois critiqués, au profit de l’adoption où seuls les liens du cœur peuvent aider un bébé ou un enfant à se construire au sein de sa nouvelle famille. Actuellement, cet orgueil est mythifié et instrumentalisé.

« La maternité au sens biologique était vue comme une horreur bourgeoise par les intellectuels et féministes tels que Sartre et Beauvoir. Elle serait maintenant synonyme de droit inconditionnel, de liberté pour les femmes seules et les couples de femmes. »

Le rôle de l’homme biologiquement nié

L’autre danger à tirer toujours plus sur le fil de la biologie est celui énoncé plus haut : la place de l’homme. On ne demande pas sentimentalement à une femme de rester avec le géniteur/père de son enfant. On ne cherche pas à revenir au concept hétérosexué de la famille avec forcément un papa et une maman. Il ne faut justement pas confondre procréation et famille. Une famille au sens sentimental, au sens moral et au sens de repère structurant pour ses membres peut être hétérosexuelle, homosexuelle, monoparentale, et même sans enfant. On n’assujettit pas là l’épanouissement ou l’éducation parentale à un sexe. Telle n’est pas la question. Mais, jusqu’à présent, un enfant était reconnu biologiquement comme le fruit d’une reproduction entre une femme et un homme. Cette dualité, qu’on retrouve dans toutes les civilisations humaines comme animales, est un socle séculaire qui se calque sur une réalité biologique. La PMA « pour toutes » écarte biologiquement la place primordiale de l’homme alors qu’il est, par son sperme prélevé, l’une des deux parties inhérentes à la conception. Il n’est pas nié dans son rôle de père puisque être père est une construction sociale, un travail de chaque jour, mais nié dans son rôle même de géniteur. On cherche à créer de nouveaux modes de filiation biologique alors que cela est impossible dans les faits. Une famille, qu’elle soit monoparentale ou homosexuelle, se construit socialement, au jour le jour, comme une famille hétérosexuelle, mais la procréation, elle, repose toujours sur les mêmes bases biologiques : un homme et une femme. Nier ces dernières juridiquement reviendrait également à réduire un homme à son sperme, ce qui ne devrait pas manquer de scandaliser les féministes et humanistes qui luttent pour que les humains ne soient précisément pas que des semences ou des ovules fécondables. N’en déplaisent à ceux qui veulent aujourd’hui jouer les alchimiste avec la science et la biologie, un enfant est – et, espérons-le, sera toujours – l’atemporelle et pourtant unique combinaison d’un spermatozoïde et d’un ovule. Nier le rôle biologique d’un homme dans la procréation et donc dans sa suite « logique », la création de la cellule familiale, est un pas de plus vers une déshumanisation de ce qui nous relie depuis les prémices de l’humanité à nos ancêtres.

Une humanité débarrassée de toute biologie ?

Nous ne nous étendrons pas sur le sujet de la GPA puisqu’il n’en est pas officiellement question dans l’avis du Comité. Nul besoin non plus de revenir sur les tweets hystériques de Pierre Bergé qui prédit son arrivée inexorable en France. Car il a raison. La GPA ne peut être qu’une suite logique à la désafiliation, au sens de négation de la biologie homme/femme. En effet, si l’on accepte ce retour en force tronqué de la biologie pour les femmes seules ou homosexuelles, à quel titre devrait-on le refuser aux couples d’hommes ? Au nom de quoi deux hommes ne pourraient revendiquer la conception d’un enfant si la science le permet à deux femmes ? Les conséquences sociétales seront les mêmes : négation de la présence d’une génitrice, puisque la mère porteuse n’aura aucune reconnaissance biologique. Évidemment, les conséquences s’étendront sur bien d’autres champs dont celui de la commercialisation et de la location d’un ventre, des dérives eugénistes (choix d’une femme de tel physique, de tel niveau social, etc., comme c’est déjà le cas pour le choix des géniteurs dans des catalogues aux États-Unis). Les procédés obéiront au même but : se débarrasser totalement de la moindre parcelle de loi biologique, pour faire croire que le rêve de la totale et entière formation familiale n’est qu’une construction sociale et que la Nature n’est rien face à la volonté des humains.

Des débats d’apparence

En outre, on pourrait ajouter que toutes ces problématiques touchant à la bioéthique entraînent des débats d’apparence. En effet, en apparence, les débats de fond sont autorisés, les autorités font mine de s’interroger sur ces nouvelles pratiques qui nient tout impact biologique. Dans les faits, les intérêts idéologiques (utilisation abusive des droits de l’homme) et financiers (alimentation du capitalisme et du néo-libéralisme mondialisé) sont des arguments qui feront pencher la balance au bout du compte. Sans vouloir être d’un pessimisme noir, ces évolutions bioéthiques semblent inéluctables. Reste à savoir quelle humanité notre société désire construire à long terme. Le chemin emprunté pour l’instant pousse vers une humanité toujours moins humaine, pourtant sous couvert des droits de l’homme, des libertés et d’un caractère social. Le bonheur est l’argument ultime utilisé en ce que personne ne peut s’y opposer. Et peu importe si la poursuite du bonheur doit passer par une banalisation de la PMA (et à terme de la GPA) une négation de la biologie pour la procréation (encore une fois pas pour la construction d’une cellule familiale), un écartement d’un des deux sexes. On relèvera enfin qu’il est dommage de ne voir, dans le débat public apparent, que des croyants de toutes religions s’élever contre cette clinicisation des relations humaines et cette tambouille biologique. Peu de voix laïques ou athées osent prendre la parole pour défendre cette humanité qui nous détermine tous dans nos entrailles. C’est un tort car pareil monopole permet à des apprentis sorciers de criminaliser et de diaboliser tous ceux qui, au fond, pressentent bien quelle humanité froide et déconnectée on nous réserve.

Enfin, si l’on souhaite se montrer un tantinet optimiste, on peut tenter de voir le bon côté des choses : les « avancées » scientifiques ne permettent pas à la femme de concevoir un être humain toute seule biologiquement selon le mode de reproduction de la parthénogénèse, comme cela est le cas chez certains insectes. Gageons donc qu’un enfant restera majoritairement le fruit biologique de la plus banale des érections et des éjaculations et que la science restera, de son côté, impuissante en la matière…


Notes :
[1] Composée de trente-neuf membres médecins, philosophes, historiens, juristes, historiens, cette Autorité administrative indépendante a été renouvelée pour un tiers en septembre 2013. Cette recomposition, qui a permis l’entrée d’amis intimes de François Hollande, et le remplacement de membres issus de la hiérarchie religieuse au profit de laïcs issus de la société civile, a déclenché à l’époque de nombreuses critiques. Certains y ont vu une volonté de changement de coloration politique au profit du progressisme. Voir not. les articles du Figaro de La Croix consacrés à ce sujet en 2013.
[2] Joséphine Bataille, « PMA pour les couples homosexuels : que dit le Comité d’Étique ? », lavie.fr, 4 février 2013.

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