La souveraineté, salut des sociétés démocratiques et laïques ?

Par Pierre-Henri Paulet.

Les éditions du Cerf ont publié au mois d’avril 2017 la synthèse d’un dialogue engagé entre l’économiste hétérodoxe Jacques Sapir et le théologien dominicain Bernard Bourdin. La réflexion historique menée sur la souveraineté nationale et la place de la religion dans l’espace public donne à cet essai un intérêt profond pour envisager l’avenir des démocraties occidentales.

bourdin-sapir livreL’ouvrage Souveraineté, Nation, Religion – Dilemme ou réconciliation ?[1] possède un triple mérite. D’abord celui d’entrecroiser les points de vue de deux personnalités issues d’environnements intellectuels fort différents. Celui, ensuite, de réhabiliter la souveraineté nationale, essentielle à l’épanouissement démocratique. Celui d’ouvrir une discussion apaisée et positive sur le pluralisme religieux dans nos sociétés enfin. Sous la conduite de Bertrand Renouvin, l’échange entre Jacques Sapir et Bernard Bourdin convainc que des réponses aux défis contemporains existent à portée, à condition d’en finir avec les préjugés de notre époque.

La société indépassable

En ouverture de leur « dispute », Jacques Sapir et Bernard Bourdin s’interrogent sur les origines de la souveraineté. Les recherches historiques et éthologiques aboutissent au constat de l’existence de formes de souveraineté antérieures à l’humanité. Les grands primates précédant l’Homme connaissaient des formes de sociétés qui auraient favorisé l’apparition de celui-ci. Comme si la vie en société avait construit l’Homme et non l’inverse… Le « bon sauvage » est bien un mythe, un concept qui se heurte immanquablement à l’évidence biologique : l’être humain ne doit sa survie qu’à l’existence d’une communauté ; il n’est dès lors jamais isolé.

Toute société structurée, même archaïque, nécessite l’existence d’une hiérarchie, rendue possible par l’exercice d’une autorité souveraine. D’où découle aussi les questions de l’essence de la souveraineté et de sa légitimité. Pour ce qui concerne cette dernière, Bernard Bourdin l’estime indispensable pour assoir l’autorité souveraine[2] quand Jacques Sapir envisage l’inverse : la souveraineté serait génératrice de légitimité. Le désaccord se poursuit en ce qui concerne la nature de la médiation qu’exerce le souverain. Le pouvoir politique, exercé par délégation du collectif, peut-il s’abstraire de toute verticalité métaphysique ? L’économiste matérialiste répond oui quand l’intellectuel catholique conserve le doute. Les Chrétiens ont certes fragilisé Rome en refusant de reconnaître le statut divin de l’Empereur, mais la légitimité spirituelle s’est perpétuée dans l’Europe monarchique et chrétienne qui suivit l’effondrement de l’unité méditerranéenne. L’histoire des États modernes fut ensuite marquée par le détachement progressif du temporel et du spirituel. Les bornes de cette lente évolution ne sont pas toujours celles que l’on croit, analyse plus loin dans la discussion Jacques Sapir. Ainsi la loi de 1905 sur la laïcité ne marque-t-elle pas le début d’un nouveau rapport du politique au religieux mais la conclusion d’un conflit multiséculaire, que l’œuvre de Jean Bodin (1530-1596) avait contribué à ouvrir[3].

Plaidoyer pour la souveraineté nationale  

Théoricien de la souveraineté comme condition nécessaire à l’établissement de la res publica, Bodin augure l’ère moderne. Jacques Sapir comme Bernard Bourdin s’y réfèrent abondamment tant sa pensée est féconde et trouve un écho dans le contexte qui est le nôtre. La souveraineté, entendue comme la capacité d’un individu d’exercer le pouvoir par délégation de la communauté des hommes, a eu besoin du surnaturel pour justifier aux yeux de tous l’adoption de mesures graves : déjà dans l’Empire romain les juristes débattaient des « pouvoirs exceptionnels » que pouvait exercer l’Empereur lorsque les circonstances l’exigeaient. L’émergence de l’idée de « nation » et la séparation progressive du politique et du religieux ne modifient pas l’équation centrale : il n’y a de pouvoir politique que souverain. Les deux bretteurs en tirent les conséquences pour l’époque actuelle et les défis qui la caractérisent (pluralisme culturel et religieux, mondialisation, communautarisation…). La souveraineté n’a jamais été un facteur de division mais un facteur d’ordre. Aujourd’hui mise à mal par la pensée dominante qui la perçoit comme l’instrument de l’uniformité, elle s’est pourtant révélée historiquement la garante du pluralisme. Jacques Sapir et Bernard Bourdin convergent vers l’idée que le pouvoir souverain seul possède la légitimité de parler au nom de tous pour produire du liant entre les différents intérêts exprimés dans une société pluraliste.

« L’effacement des frontières pose un problème politique en ce qu’il détruit le cadre national, essentiel à l’exercice de la démocratie. On tente de substituer à la souveraineté une autorité de médiation éloignée des nations et dépourvue de légitimité. »

Aujourd’hui, la souveraineté nationale se trouve considérablement affaiblie par la construction européenne. Cette dernière est problématique à plus d’un titre. Elle marque d’abord une volonté de « sortie de l’histoire » en réaction aux tragédies du XXe siècle. « On ‘‘fait l’Europe’’ parce que ‘‘les nations conduisent à la guerre’’ donc l’histoire et la politique conduisent à la guerre. Cette idée fait écho à la thématique néolibérale libertaire d’un monde post-historique qui évalue la souveraineté en vue de la paix », prévient Bernard Bourdin[4]. L’Union européenne se fragilise elle-même en justifiant toutes ses actions par des « objectifs gigognes » (faire l’Euro pour faire l’Europe pour faire la paix…), souligne Jacques Sapir. Pour lui, il n’y a de coopération pertinente entre États européens qu’à condition que les objectifs à atteindre soient clairement définis. L’effacement des frontières pose enfin un problème politique extrêmement préoccupant en ce qu’il détruit le cadre national, essentiel à l’exercice de la démocratie. On tente de substituer à la souveraineté théoriquement indivisible une autorité de médiation éloignée des nations et dépourvue de légitimité. La conséquence de cette démarche, accouplée à l’idéologie consumériste, est la communautarisation des sociétés. La disparition des repères propres à chaque nation conduit vers des communautés de substitution, religieuses ou régionales par exemple. « La mise entre parenthèse de la souveraineté, qui s’opère sous l’égide de l’Union européenne, a libéré des forces destructrices au sein de la société. C’est la raison pour laquelle on est en train de se reposer la question de la laïcité, mais dans des termes largement mystifiés » qui brouillent le sens même de laïcité et mènent « vers une profonde régression » tranche enfin Jacques Sapir[5].

Au sous-titre de l’ouvrage – « Dilemme ou réconciliation ? » – ses auteurs apportent une réponse limpide : la réconciliation préalable de la nation avec la souveraineté, ce gage d’unité politique de la société pluraliste, pourra garantir ensuite la réconciliation de la nation avec la religion. Réponse qui ne va pas de soi, dans une période où les gouvernements occidentaux tentent d’imposer l’idée d’une « mondialisation heureuse » dont l’Union européenne serait la vitrine. Loin de résoudre les problèmes d’intégration, la mondialisation les favorise. Et si l’on reparlait intelligemment de la souveraineté ?

bourdin-sapir (2)
Jacques Sapir et Bernard Bourdin

Notes :
[1] Bernard Bourdin et Jacques Sapir (avec Bertrand Renouvin), Souveraineté, Nation, Religion – Dilemme ou réconciliation, Paris, Cerf, 2017, 200 pages. Prix éditeur : 15 EUR.
[2] « Pour qu’il y ait une souveraineté, il faut qu’il y ait une légitimité. Pour être souverain, dans un monde qui mêle le politique et le religieux, il faut s’appuyer sur du pré-politique » dit B. Bernard Bourdin (ibidem, p. 26).
[3] Jacques Sapir mentionne en particulier L’Heptaplomeres, ouvrage qui figure un colloque entre sept savants que séparent des considérations religieuses. Dans ce texte qu’il fit sciemment publier après sa mort, Bodin prône la limitation de la religion dans la sphère privée pour que chaque individu puisse travailler au bien commun et privilégier les relations d’utilité (en l’occurrence, des activités scientifiques) avec autrui.
[4] Bernard Bourdin et Jacques Sapir, op. cit., p. 93.
[5] Ibidem, pp. 149-150.

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