[Cinéma] ‘Dragon inside me’, la bluette à la russe

Par Ella Micheletti.

Réalisé en 2015 par Indar Dzhendubaev, le film Dragon inside me est sorti en DVD en France le 9 mai. Au programme : amour, dragon inhibé et socialement inadapté, princesse pas si molle que ça et faux-chevalier. Un mélange pas excessivement original mais qui fonctionne plutôt bien.

On ne regarde pas Dragon inside me en partant du principe que l’on aura à faire à un chef d’œuvre du genre, ni à un film qui révolutionne le XXIe siècle. On ne le regarde pas non plus en s’attendant à voir les thèmes éternels (amour, haine, tolérance) revisiter de façon foncièrement novatrice, moderne, féministe ou décalée. Non. Dragon inside me est une romance douce. Et parfois, une bluette qui ne fait pas appel à des héroïnes wonder-women qui n’ont besoin de rien ni personne pour s’épanouir, ça ne fait pas de mal. Au contraire. Oui la honte nous traverse, l’espace d’un instant, quand on se prend à sourire d’un air niais en visionnant Dragon inside me mais qu’importe. Le film russe fait appel à notre inconscient collectif sur le thème de l’amour romantique. Et c’est là que notre époque pêche cruellement. À l’ère du consumérisme de masse, y compris amoureux et sexuel, des relations sur lesquelles « on refuse de poser des mots », de l’injonction à être officiellement libéré dans tous les sens du terme, Dragon inside me peut faire office de film vieux jeu et c’est ce qui lui réussit. Évidemment, nous nous trouvons dans un univers inventé, quelque part semble-t-il au Moyen-Âge, un monde fantastique où les dragons terrifient un village d’habitants impuissants. Rien de bien commun avec notre environnement quotidien, ce qui rend cette bluette particulièrement rafraîchissante. Est-elle pour autant manichéenne ? Oui et non. L’héroïne, une princesse, est à la fois un archétype puisqu’elle a peu d’emprise a priori sur sa destinée, elle est passive et ne possède pas de libre-arbitre, mais elle acquiert force et personnalité tout au long du récit.

dragoninsideme(2)Des personnages touchants

Au début du film, Mia (Maria Poezhaeva) doit être « livrée » à un valeureux guerrier par son père. Archétype on vous dit. L’image est même poussée plus loin puisque Mia est symboliquement transportée sur un lac, couchée dans une barque et qu’elle doit être tirée par Igor, son futur mari, avec une corde. Comme un trophée de guerre. Mais ce personnage ne peut pas non plus être qualifié de gentille idiote, de potiche sans intérêt et sans aucun caractère. Mia n’est pas la princesse idéale, elle est tête en l’air, constamment plongée dans ses rêveries peuplées de…dragons. Elle n’attend pas non plus fatalement la mort quand elle est prisonnière de la grotte dans laquelle Arman l’a jetée. Elle se montre boudeuse mais pas rancunière, effrayée mais pas pleutre. Elle fait preuve de courage, tente de trouver des solutions pour s’enfuir et n’hésite pas à couper sa chevelure qui lui sert de parure. Symboliquement, ce geste de couper sa tignasse avec une pierre, donc de manière grossière, peut être assimilé à un changement radical de vie, à une mue mentale, à une résurrection après avoir vécu dans une prison dorée qui lui cadenassait l’esprit. L’oiseau quitte enfin son nid, ou sa cage. Du côté d’Arman, on ne peut pas qualifier son personnage de manichéen dans le sens où il n’assume absolument pas sa facette de dragon. Il n’est pas tout puissant car il ne contrôle ni ne souhaite cette puissance. Pour son premier film, Matvey Lykov joue un Aram inhibé, sauvage, en lutte constante contre lui-même. Il est difficile de définir une « signature », une « patte » du jeu de l’acteur mais il réussit à rendre son personnage sinon attachant, du moins touchant. Son visage atypique contribue d’ailleurs à casser le cliché du héros aux traits lisses, contrairement au personnage d’Igor (Pyotr Romanov), le guerrier blond « parfait » chez qui rien ne saille physiquement mais qui se révèle aussi plat dans son caractère que dans ses traits.

Matvey Lykov parvient à être crédible dans le côté « inadapté social » d’Arman. D’ailleurs, celui-ci ne mesure absolument pas le problème d’observer Mia, sans lui cacher son attirance. Pour lui, il est naturel de la regarder car elle est « très belle ». L’évocation charnelle s’arrête cependant là. Dans ce film, pas de scène intime. Le baiser est seulement fantasmé. Chasteté totale, du moins en apparence, ce qui frôlerait presque la subversion à une époque où tout se montre. Ici, on préfère l’évocation des cinq sens pour suggérer le désir. Un soupçon d’attirance par ci, un soupçon par là.  On pourrait croire que cela rend le film plus dégoulinant que le pot de miel de Winnie l’Ourson. Question de goûts. L’histoire est certes sirupeuse. Mais c’est un peu comme une scène de film d’amour du début du XXe siècle, où le regard de l’homme est irrésistiblement attiré par un banal mollet. Toutefois, tout comme l’archétype de la bourgeoise froide peut constituer une source de fantasme, celui de la chasteté amoureuse peut aussi émoustiller l’imagination. La séquence du cerf-volant où Mia caresse la main d’Aram est un peu de cet acabit. Littéralement brûlé par cette caresse, le héros enflamme malgré lui le cerf-volant.

Forces et faiblesses

On reconnaîtra volontiers que le film est cousu de fil blanc, qu’il tire des ficelles prévisibles mais on ne peut tout de même s’empêcher de faire le V de la victoire en assistant au « coup de folie » de Mia qui annule son mariage de façon grandiloquente, en plein milieu du lac, en chantant pour appeler son amour de dragon.

Par ailleurs, les effets spéciaux sont très présents, parfois trop, comme par exemple dans la scène où Aram tente de se suicider et qu’il semble chuter durant dix ans (atteindra-t-il jamais le sol ?). De façon générale, si le cinéma russe n’est pas autant reconnu à l’échelle internationale que le cinéma américain pour ce genre de films, les effets spéciaux de Dragon inside me n’ont rien à envier à la foule de sorties cinématographiques aux États-Unis.

Les images sont envoûtantes, avec un effet onirique persistant, comme si on se trouvait dans un rêve cotonneux. L’atmosphère est bucolique et joue parfois même la carte du surréalisme.  On aurait juste souhaité voir plus de scènes d’action car la majeure partie du film se passe plutôt dans la contemplation (ce qui entraîne quelques longueurs), dans le huis-clos entre les deux héros et dans le développement très discret de leurs sentiments.

Les costumes sont quant à eux particulièrement réussis, bien que le héros soit le plus souvent vêtu d’un pagne ou nu. On n’en tiendra cependant pas rigueur car on n’a tout simplement pas envie de chercher chicane au réalisateur Indar Dzhendubaev. Dragon inside me est une histoire d’amour sans prétention mais devant laquelle on passe un bon moment et qui vaut la peine qu’on y consacre 1h45 de sa vie.

Dernier conseil : qui veut rester sain d’esprit évitera le visionnage en VF, au risque de s’arracher les cheveux. On préférera définitivement les voix russes, graves, rocailleuses, sensuelles, pleines de relief, qui dépaysent et qui rendent grâce aux personnages et à leurs ressentis.

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