En marche vers la « monopolarisation » de la vie politique ?

Par Pierre-Henri Paulet.

Président élu cherche majorité parlementaire. Les élections législatives auront lieu les 11 et 18 juin prochains et quelques incertitudes planent encore sur leur issue. Près de deux tiers des Français ne souhaitent pas qu’Emmanuel Macron dispose d’une majorité pour gouverner (1). Or, l’implosion des partis traditionnels devrait paradoxalement favoriser une victoire hégémonique de la nouvelle formation REM (République En Marche).

Depuis le soir du 23 avril 2017, les enjeux véritables se sont déportés sur les législatives du mois à venir. La première partie du contrat d’Emmanuel Macron a été remplie : remporter la présidentielle face au Front National, c’est-à-dire sans opposition sérieuse. La seconde s’annonce plus délicate mais plus cruciale pour la vie politique française : faire main basse sur l’Assemblée nationale. Depuis l’introduction du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral en 2002, le résultat de la présidentielle conditionne la couleur de la majorité parlementaire et, malgré les divisions actuelles de l’électorat en quatre grands blocs (2), Emmanuel Macron devrait à son tour bénéficier de cette règle. L’élection par défaut du huitième président de la République ne fait guère de doute au regard des chiffres connus aujourd’hui (3) mais, à droite comme à gauche, les partis ressortent à ce point affaiblis du dernier scrutin que le nouveau venu sur la scène, République en Marche, est seul maître de la recomposition du paysage politique. Pour les années à venir, la démocratie française risque de connaître un phénomène de monopolarisation délibérément provoqué.

Dimanche soir, au cours de la soirée électorale qui a couronné Emmanuel Macron, des commentateurs ironiques ont raillé le « renouvellement » qu’incarnerait le nouveau Président pourtant soutenu par de vieux caciques de la politique nationale. Une telle focalisation sur les cheveux blancs des « ministrables » est vaine. Qu’Emmanuel Macron fasse appel à des inconnus ou à des hommes d’expérience, les idées qu’ils portent restent ce qu’elles sont : en adéquation parfaite avec les politiques dérégulatrices libérales encouragées par l’Union européenne depuis vingt-cinq ans. Jeunes visages peut-être, mais vieilles idées pour sûr. Rénovation de la façade pour mieux sauver l’arrière-boutique. Rien d’étonnant à ce que la course à la gamelle s’accélère depuis le 7 mai, que des Bruno Le Maire ou Rama Yade, des Manuels Valls ou des Ségolène Royal s’inscrivent sur la liste d’attente. Ils n’auront pas à rectifier leur logiciel idéologique, simplement l’adresse postale de leur chèque de cotisation. L’objectif n’est en aucun cas de changer de politiques, mais de parachever celles qui sont déjà à l’œuvre.

Monopolarisation contre extrémisation

Le PS et LR ont un genou à terre et les appels à la mobilisation de François Baroin pour une cohabitation ne dupent personne ; il ne se laisse pas tromper lui-même (4). Malgré sa candidate hissée au second tour de la présidentielle, le Front National entre lui-aussi dans une ère de remise en question qui pourrait le conduit à changer de nom (et de leader ?). Quant à la France Insoumise, elle doit parvenir à faire fructifier en juin le score obtenu par Jean-Luc Mélenchon dans une configuration (scrutin majoritaire à deux tours) qui ne lui sied pas. Autant dire que le nouveau parti présidentiel REM aborde les législatives en position de force.

En mettant sur pied un grand mouvement au centre de la vie politique, Emmanuel Macron et ses stratèges ont organisé le sauvetage en grande pompe de tous ceux qui, usés par le pouvoir, avec leurs recettes connues et leurs échecs patents, étaient en passe d’être rejetés par les Français. L’attraction vers le centre néo-libéral est exceptionnelle et la stratégie fonctionne : PS et LR sont ainsi dépouillés d’une fraction de leur personnel et de leur ligne programmatique dominante. Au soir du 18 juin 2017, l’Assemblée nationale pourrait être occupée en son cœur par un parti largement majoritaire, éventuellement renforcé par quelques élus des anciennes droite et gauche de gouvernement qui n’auraient pas poussé le vice jusqu’à rendre leur carte et se mettre en marche. Relégués aux confins opposés de l’hémicycle, siègeraient un groupe FN et un groupe FI écrasés par le mode de scrutin, quelques indépendants peut-être, et des groupes PS et LR à l’état de vestiges. La recomposition par le centre a la faculté de diviser irrémédiablement l’opposition politique et d’étouffer ainsi les forces d’alternance. Le triomphe absolu de cette méthode consisterait en son extension lors des élections intermédiaires (scrutins locaux).

L’argumentaire qui accompagne la stratégie de monopolarisation a été expérimenté dès l’élection présidentielle. Il repose essentiellement sur l’extrémisation de l’opposition. Il s’agit là du perfectionnement cynique du jeu engagé avec le Front National dès les années 1980. En s’assurant que les principales forces d’opposition seront une droite dite nationaliste et une gauche prétendue néo-communiste, voire tout autre parti osant s’en prendre à la doxa européiste, le parti central peut aisément se maintenir au pouvoir en substituant le combat moral au combat politique. Parmi les Français, ceux qui entraperçoivent et refusent cet avenir politique tétanisant ne pourront pas même compter sur le soutien des médias de masse, transfigurés depuis un an, sans scrupule déontologique, en alliés du futur Président. Déjà fleurissent les portraits hagiographiques du jeune et fringant élu dans la presse écrite et à la télévision : la campagne des législatives a bel et bien commencé et les forces mondialistes marchent en cadence.

Quelles solutions ?

Même les plus belles mécaniques s’enrayent. À supposer qu’Emmanuel Macron connaisse les joies d’une « chambre introuvable », il n’est pas à l’abri de voir ressurgir anciens clivages et querelles oubliées au sein de sa majorité patchwork. Il ne l’ignore pas, de même qu’il n’ignore pas que la monopolarisation ne saurait, sans recours à la force contre l’opposition, se maintenir dans la durée. Elle peut toutefois devenir la norme pour les dix années à venir, temps suffisant pour transformer le pays selon le cahier des charges rédigé pour lui à Bruxelles. Pendant cette période, il n’appartient qu’à l’opposition résiduelle et fragmentée de revoir profondément ses plans pour éviter la régression démocratique sans précédent qui s’annonce et l’effacement du pluralisme. Le défi paraît matériellement impossible à relever avant les législatives de juin.

Des semaines, des mois peut-être seront nécessaires pour que le Parti socialiste fasse le choix du ralliement complet à REM, rejoigne la France Insoumise ou se maintienne dans une indépendance groupusculaire. LR, qui pourrait tirer son épingle du jeu et obtenir un groupe parlementaire relativement conséquent, n’échappera pas à une redéfinition de sa ligne politique. Au conservatisme sociétal – qui le distinguera du parti centriste et de la gauche – il lui faudra adosser de nouveaux mots d’ordre économiques pour s’adresser à la « France périphérique ». La gauche, désormais emmenée par la France Insoumise, a construit un projet complet mais semble pêcher par la faiblesse de ses cadres. Malgré la philosophie du « collectif » qui imprègne son mouvement, Jean-Luc Mélenchon doit garder à l’esprit que la politique est aussi affaire d’incarnation et qu’un parti, pour inspirer confiance, ne saurait se contenter de sa seule figure tutélaire, a fortiori lorsqu’il se trouve dans l’opposition. Le Front National vient quant à lui de montrer les limites de sa stratégie de dédiabolisation. La prestation lamentable de Marine Le Pen lors du débat d’entre-deux tours discrédite l’idée d’un FN comme parti d’alternance préparé à gouverner. Au-delà des multiples scandales judiciaires qui le touchent, l’incapacité de sa dirigeante actuelle à justifier des choix économiques aussi décisifs que le processus de sortie de l’Euro ou l’introduction du protectionnisme persuade que le souverainisme doit trouver une autre voie.

Pour contrer les tenants du libre-échange mondialisé, un autre schéma reste envisageable. Les opposants de la droite et de la gauche devraient sérieusement projeter – dans l’intérêt du pays, malgré leurs différends – la construction d’une grande coalition souverainiste et populaire, débarrassée d’un nationalisme-repoussoir, portée par des hommes d’État et de solides économistes. Vœu pieu, certainement. Mais le véritable changement politique ne peut se faire qu’en déjouant le piège de l’éclatement et de l’extrémisation de l’opposition tendu par ceux qui ont porté Emmanuel Macron aux responsabilités. Le pire n’arrive pas toujours.


Notes :
(1) « Législatives : 61 % des Français ne souhaitent pas qu’Emmanuel Macron dispose d’une majorité absolue à l’Assemblée, selon un sondage Ipsos/Sopra Steria », francetvinfo.fr, 7 mai 2017.
(2) Le politologue Thomas Guénolé parle depuis plusieurs mois de « quadripolarisation » de la vie politique française, comme semblent le confirmer les résultats du premier tour de la présidentielle. Pertinente dans l’immédiat, cette analyse devrait toutefois être relativisée au regard du contexte de modification profonde du spectre politique. Une dynamique est à l’œuvre et la « quadripolarisation » observée n’est probablement qu’une photographie du moment, non le point d’aboutissement de la crise en cours qui pourrait conduire plutôt vers une monopolarisation.
(3) Selon une étude BVA effectuée au lendemain du second tour de l’élection présidentielle – marqué par un très fort taux d’abstention et de vote blanc – seul deux électeurs sur les dix qui lui ont apporté leur suffrage ont voté Macron par adhésion à son projet. Trois sur dix l’ont fait par défaut. Un sur deux l’a fait uniquement pour faire barrage à l’extrême-droite.
(4) Thibault Pézerat, « François Baroin lui-même ne croit pas en la victoire de LR aux législatives », marianne.net, 8 mai 2017.

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