Présidentielle 2017 : Sauve qui peut la démocratie !

Par Ella Micheletti.

Si l’issue de son second tour ne laisse pas beaucoup de place au doute, l’élection présidentielle 2017 aura tout de même profondément perturbé le paysage politique et les partis traditionnels. Elle aura également mis en exergue un détournement de la procédure démocratique.

Jamais sous la Ve République une élection n’aura révélé ni même exacerbé autant les fractures sociales, économiques et identitaires françaises. Jamais une élection n’aura à ce point suscité l’hystérie sur les réseaux sociaux ou été ponctuée d’injures, de diffamations, de levées de bouclier, de mauvaise foi. Et pourtant, c’est ce que la France est en train de vivre dans cette période crispante de l’entre-deux tours.

On l’aura compris, la démocratie est en danger. Les éditorialistes, les politiques, les militants, tout le monde s’échine à tenter de convaincre les électeurs que ce danger se cache derrière le Front national. On assiste donc au traditionnel déballage de formules toutes faites telles que « les heures les plus sombres de notre histoire », « le fascisme à nos portes ». François Bayrou a évoqué « la grande honte » de Nicolas Dupont-Aignan suite à son récent ralliement à Marine Le Pen. Certes, le FN –  en dépit d’une politique de dédiabolisation opérée il y a déjà quelques années et d’une tentative d’utilisation de Debout la France comme garde-fou idéologique et comme preuve d’ouverture – reste fréquenté par des groupuscules en orbite autour du parti (comme le GUD (1), le plus connu). Le parti n’a pas procédé à un nettoyage idéologique avec ces extrémistes apôtres de la violence physique. Une fois ce constat établi, il serait pourtant judicieux d’aller plus loin. Hurler à la potentielle dictature est certes un devoir. Toutefois, il existe une différence non négligeable entre s’alarmer du danger de l’extrême droite quand sa percée n’est pas attendue et le faire quand elle est au contraire totalement admise par les politiques. 2002 était une surprise et on a tort de sous-estimer cet élément. Voir parvenir au second tour Jean-Marie Le Pen était un choc qui a spontanément conduit un barrage républicain à se construire. L’élection de 2017 n’a absolument rien à voir. La montée en puissance de Marine Le Pen était connue, attendue, plus personne ou presque n’imaginait qu’elle puisse s’effondrer et ne pas figurer dans le duo de tête.

La campagne de culpabilisation anti-démocratique

À gauche comme à droite, tout le monde s’effraie de la présence de Marine Le Pen au second tour, ce qui constitue une hypocrisie flagrante ; à gauche comme à droite, les gouvernements ont mené depuis trente ans des politiques néo-libérales, opéré des trahisons démocratiques (référendum de 2005) et surtout méprisé le peuple et ses aspirations. Ces programmes politiques mondialistes, déracinés, hostiles à toute forme de patriotisme qui est nécessairement assimilé à du nationalisme, ces mesures économiques ultra libérales dont une grande majorité sont dictées par l’Union européenne, ont échoué et sont aujourd’hui rejetés en masse. On pouvait donc espérer que, face à cet échec, la gauche et la droite de gouvernement se remettraient en cause mais il n’en est rien. À vrai dire, le contraire est en train de se produire. Depuis le soir du 23 avril, on assiste à une double campagne de propagande qui n’a rien de démocratique : d’une part, celle de la diabolisation de ceux qui refusent de prendre parti pour Emmanuel Macron, ceux qui refusent d’aller voter ou qui envisagent de voter blanc ; de l’autre, celle qui consiste à se contenter d’agiter l’épouvantail FN. Le premier point intéressant est de voir à quel point la pression est faite sur ceux qui refusent de choisir. Injures, culpabilisation, moralisation, infantilisation, de la part de ceux qui ont participé ardemment à l’explosion du FN en abandonnant des pans entiers de la population. Tous les ingrédients qui sont précisément ceux que les électeurs hésitants, abstentionnistes ou lepénistes ne goûtent plus, ceux que des millions de Français ne digèrent plus tant ils sont victimes d’un mépris à peine voilé de la part d’une caste parisiano-centrée, aisée et connectée aux quatre coins de la planète qui ne voit du monde que ses meilleurs aspects.

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Ne nous y trompons pas, cette campagne en faveur d’un barrage républicain n’a aucune force persuasive pour les électeurs puisqu’elle provient précisément de ceux qui ont, chaque jour, fermé le clapet de « la France périphérique ». Le dernier en date à s’être attelé à cet exercice est Jacques Attali qui a qualifié d’ « anecdote » le sort des ouvriers de Whirlpool. Non, la colère des ouvriers qui souffrent, qui se démènent, qui sont victimes de la mondialisation, du libéralisme clinique des grands patrons, de la désindustrialisation, ce n’est pas anecdotique. C’est également contradictoire au possible : les pyromanes somment tout simplement les victimes de l’incendie qu’ils ont provoqué de venir éteindre le feu sans quoi ces victimes deviendront des bourreaux. Cette France des centres-villes mondialisés, ces « experts » attitrés depuis des décennies (Jacques Attali, Alain Minc, Bernard Henri-Lévy et bien d’autres) méprisent au quotidien ceux qu’ils veulent forcer à voter pour leur poulain. Mais Emmanuel Macron ne représente justement que ce microcosme, il reste aux antipodes des préoccupations de bon nombre de Français.

On assiste donc à une dérive autoritaire et surtout à la mise en place d’un schéma idéologique manichéen : les « bons », les éveillés intellectuellement, doivent toucher de leurs rayons les «mauvais » qui votent mal. Point. Personne pour tenter de comprendre les raisons d’un vote FN, ni pour remettre en cause des programmes politiques ravageurs pour les citoyens. L’hystérie présente sur les réseaux sociaux montre au grand jour ce que ce microcosme pense tout bas, qu’elle aimerait aussi bien faire l’élection elle-même. Ainsi, François Hollande a appelé de manière franche à « prendre le bulletin Macron » (2).

On frôle la conception censitaire de l’élection puisqu’une partie de la population considère qu’elle est plus à même de donner son avis et que celui des autres, bon ou mauvais, n’a pas à être pris en considération. La France d’en haut, la France mondialisée ne tire donc, une fois encore, aucune leçon de ce score du premier tour. Elle rogne le concept même de démocratie en imposant un vote, donc en bafouant le libre-arbitre élémentaire et en ponctuant ce « forcing » par une politique de culpabilisation envers des électeurs désespérés, en colère, qui n’ont plus rien à perdre et qui ne doivent rien à cette France d’en haut. L’autre entaille à la démocratie réside dans l’utilisation même du processus électoral.

L’élection 2017, un écran de fumée démocratique ?

Le procédé envers les abstentionnistes ou ceux qui comptent voter blanc est sado-masochiste : le but est de pousser des électeurs, qui ont des idées totalement antagonistes avec celles d’Emmanuel Macron, à voter pour ce programme qu’ils rejettent. Autrement dit, de se faire prendre eux-mêmes pour les dindons de la farce, de se plier volontairement à la servitude, pour éviter une politique d’extrême droite. L’exemple est particulièrement flagrant envers les Insoumis. En effet, personne n’a fait pression sur Jean Lassalle ou Philippe Poutou pour la simple et bonne raison qu’ils pèsent très peu électoralement. Jean-Luc Mélenchon a atteint 19%, au terme d’une très bonne campagne, si ce n’est la meilleure. Les pressions, les injures dont certains politiques ou « intellectuels » ont pu user contre lui sont scandaleuses car illégitimes : un candidat qui met tout en œuvre, dans ses idées, ses actions et son écoute du peuple, pour éviter au FN de monter, se voit tour à tour vilipendé, ostracisé puis soudainement sommé de se soumettre au barrage républicain par ceux qui sont coupables de l’explosion de l’extrême droite. Ce caractère autoritaire de la démarche laisse là encore songeur sur le concept de démocratie.

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De façon plus imagée, cette campagne du barrage républicain pourrait se résumer ainsi : tout le monde peut voter mais selon des directives sévères. On pourrait rendre le vote obligatoire mais cela ne réconcilierait pas les Français avec les élites politiques, cela ne les ferait pas changer d’avis sur des programmes déshumanisants pour eux. Un engagement citoyen ne se commande pas, auquel cas la démocratie est entachée, il doit venir naturellement des électeurs. La marche forcée vers la démocratie équivaut à du démocratisme et ce dernier constitue un abus de pouvoir. Alors, oui, là aussi, la démocratie est en danger, à cause de ceux qui s’en disent les défenseurs et qui en deviennent les fossoyeurs. La démocratie signifie littéralement le pouvoir du peuple. Son sens a notoirement été étendu pour devenir synonyme d’espaces de libertés.

Ceux qui aujourd’hui se livrent à des menaces contre les électeurs n’ont, semble-t-il pas compris que la démocratie ne se commande pas d’en haut. Elle n’est d’ailleurs pas toujours synonyme de choix judicieux. La démocratie, c’est aussi la liberté de se tromper. Pour éviter que cela ne se produise au point de permettre l’accession au pouvoir du FN, il serait donc plus judicieux que les thuriféraires de la mondialisation heureuse fassent éclater la bulle dans laquelle ils vivent. En outre, on notera que la campagne de menaces se joue aussi sur le terrain des idées. Pourtant, certaines valeurs avancées officiellement par Marine Le Pen le sont aussi par d’autres partis : la défense des ouvriers, le souverainisme, le patriotisme, l’identité, l’enracinement n’ont rien de nauséabonds en soi. Le problème est que le FN a savamment su piocher des idées dans de nombreux partis, afin de se constituer un patchwork (dans sa tentative vaine de « mise en respectabilité ») aussi bien à l’extrême gauche (même si Marine Le Pen ne revêt que l’apparence de la lutte ouvriériste), à la gauche mélenchoniste ou républicaine de type MRC (pour le souverainisme, la critique de l’UE technocratique, la critique de l’alignement atlantiste). Les partis traditionnels, de leur côté, cherchent à verrouiller tout débat de fond et à prouver qu’aucune alternative aux politiques néo-libérales, mondialistes et europhiles n’est possible sans sombrer du côté du Mal, ce qui relève d’une véritable malhonnêteté intellectuelle. Le FN ne devrait pas détenir le monopole de l’opposition face aux politiques mises en œuvre depuis des décennies.

Incapables de prendre en compte des thèmes-phare, les partis traditionnels les ont tous simplement abandonnées au FN et préfèrent s’en tenir au « barrage » sans aller plus loin dans le nécessaire changement de programmes. Cette stratégie de l’autruche, où se combinent mépris social et statu quo d’une classe dominante, fonctionnera encore cette fois-ci. Pas sûr que cela soit le cas dans cinq ans. Mais, d’ici là, la cocotte-minute aura peut-être explosé. Et le potage risque d’avoir un goût amer.


Notes :
(1) Alexandre Sulzer, « GUD et business : les mauvais génies de Marine Le Pen », lexpress.fr, 5 avril 2016.
(2) « Présidentielle : Hollande appelle à prendre le bulletin Macron », APF et lefigaro.fr, 29 avril 2017.

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