Le vote Mélenchon peut-il être un choix de raison ?

Par Pierre-Henri Paulet.

Haro sur Jean-Luc Mélenchon. Cette semaine, après une série de bons sondages le plaçant aux portes d’une qualification au second tour de l’élection présidentielle, le candidat de la « France Insoumise » a essuyé une pluie d’attaques. De sympathique tribun, il est devenu indésirable trublion crypto-communiste menaçant la démocratie. Ce qu’il menace surtout, c’est le duel Le Pen-Macron, fantasme absolu des faiseurs d’opinion.

Coucou, revoilà François Hollande. Le Président sur le départ avait pourtant choisi la discrétion, épargnant aux Français toute ingérence dans la campagne électorale. Il aurait pu tenir parole, n’était le danger qui pèse désormais sur le scrutin des 23 avril et 7 mai : les intentions de vote pour son poulain Emmanuel Macron se tassent, tandis qu’à gauche Jean-Luc Mélenchon effectue une percée vertigineuse. Le débonnaire chef de l’État, jadis socialiste et naguère ennemi de la finance, s’est donc ému auprès du Point de la progression de Mélenchon et s’est plaint en privé des effluves désagréables dégagés par cette campagne imprévisible (1). Les craintes de François Hollande rejoignent celles des grands médias soudain inquiets d’une hypothèse Mélenchon. « Le Pen, Mélenchon : un même danger pour l’Europe » amalgame Le Monde. « Maximilien Ilitch Mélenchon » caricature Le Figaro. Les jérémiades des politologues habituels dans les émissions de « décryptage » gonflent cette grande vague de peur, ce bouleversement des certitudes électorales. N’importe quel électeur ayant un peu de mémoire se souviendra des papiers cataclysmiques consacrés début 1981, dans la presse de droite, à la perspective d’une présidence Mitterrand. Il repensera aussi aux tribunes alarmistes des organes de gauche dépeignant avant 2007 Nicolas Sarkozy en pétainiste dissimulé. On ne vit jamais les chars soviétiques sur la place de la Concorde, ni la restauration du régime de Vichy par Sarkozy. L’âpreté d’une campagne électorale n’excuse pas les comparaisons les plus crétines.

Un candidat « dangereux », vraiment ?

Jean-Luc Mélenchon est un homme du sérail. En passant au crible sa longue carrière politique, il est toujours possible de critiquer ses prises de position passées (par exemple, son soutien au Traité de Maastricht en 1992), et plus encore de déplorer ses références politiques, de Robespierre à Hugo Chavez en passant par Fidel Castro. Cela relève du débat politico-historique et il reste parfaitement fondé de s’interroger sur sa fascination pour l’Incorruptible, pour le modèle de la révolution bolivarienne ou pour les expériences communistes du XXe siècle. Mais la France de 2017 n’est pas celle de 1793, pas plus qu’elle n’est le Venezuela. « Je n’ai pas l’intention de faire Cuba en France », vient d’ailleurs de préciser – si besoin était – l’intéressé (2). Les commentateurs qui jouent à se faire peur perdent de vue que l’élection éventuelle du leader de la gauche radicale s’inscrirait dans le cadre des institutions de 1958 et des contrepouvoirs qu’elles assurent. Les phobiques de la spoliation doivent garder à l’esprit qu’en 1982, le Conseil constitutionnel avait clairement exprimé l’existence de limites à la politique de nationalisation tenant au respect du droit de propriété et de la liberté d’entreprendre (3). Il est exact que Jean-Luc Mélenchon entend justement en finir avec la Ve République. L’honnêteté intellectuelle oblige à reconnaître que la lecture de son programme détaillé ne laisse apparaître aucun signe de réforme constitutionnelle à la schlague : la convocation d’une Assemblée constituante sera décidée par référendum et le contenu de la nouvelle Constitution entièrement tranché par les membres de cette assemblée, élus ou tirés au sort (4). Que l’arrivée au pouvoir de Jean-Luc Mélenchon annonce une rupture est évident, quoique l’ampleur de celle-ci reste à déterminer. Qu’elle rime avec l’instauration d’une dictature bolchévique ou d’un chavisme à la française n’est pas sérieux. Le « danger » qu’est susceptible de présenter un candidat doit être, de surcroît, évalué à l’aune de l’offre politique dans laquelle ce candidat s’inscrit.

Résoudre une équation électorale complexe

Les raisons de la popularité inédite de Jean-Luc Mélenchon à une semaine du premier tour de l’élection présidentielles sont multiples. Il est même amusant de relever qu’elles découlent en partie de l’attitude inconséquente de ceux qui sonnent désormais l’hallali. D’une part la confusion semée à gauche à la suite de la destruction du Parti socialiste par François Hollande, d’autre part les attaques massives et uniquement à charge des médias contre l’ancien favori de l’élection, François Fillon. Cela n’explique pas tout. La campagne de Jean-Luc Mélenchon fut un modèle de réussite. L’originalité des vecteurs utilisés (hologrammes, jeu vidéo…), la mobilisation de longue haleine des militants, la rédaction de fascicules programmatiques détaillés, le succès populaire des meetings géants et bien sûr la prestation du candidat lui-même lors des deux débats télévisés ont fait mouche. De la reconnaissance des mérites de la campagne des Insoumis au vote Mélenchon, il y a un pas que seuls des arguments de fond permettront d’accomplir. Il faut remonter à 1981 pour retrouver une élection présidentielle dont l’issue est aussi cruciale pour la société française, puisque l’alternance rassurante entre libéraux de droite et libéraux de gauche a vécu. Le déplaisant « vote utile » ne devrait pas être la règle de conduite des électeurs. Pourtant, la stratégie de premier tour est devenue quasiment inévitable en cette présidentielle 2017 sur laquelle plane, depuis des mois, la présence au second tour du Front National. Les événements de ces dernières semaines ont compliqué la donne. Il s’agit désormais d’arbitrer le match de quatre prétendants au profil clivant, avec la certitude que le vainqueur final ne sera réellement soutenu que par 20 à 25 % des Français.

Marine Le Pen a capitalisé sur la montée du chômage et se fait l’écho des multiples angoisses ressenties au sein de la population française (déclassement, paupérisation, insécurité, conflits communautaires, dégradation des services publics…). Mais elle n’a jamais su s’imposer comme un recours crédible, encore moins souhaitable. À la tête du Front National, elle a couvert les illégalités et dissimulé les militants douteux plutôt que d’assainir son parti en profondeur. Dans cette campagne, Marine Le Pen se sera contentée de capitaliser sur ses hautes intentions de vote initiales, sans renouveler son discours ni chercher à rassembler un pays traversé de divisions.

François Fillon n’est plus en mesure de gouverner la France sereinement. Quelle que soit l’issue des affaires judiciaires le concernant, il est durablement fragilisé. Même une victoire sur le fil dans un hypothétique second tour face à Marine Le Pen ne le sauverait pas. Privé d’état de grâce, incapable de supporter la contradiction entre les sacrifices qu’il entend imposer aux Français et son propre train de vie, sa présidence se déroulerait dans un climat malsain, à l’instar de sa campagne. Pour toute la gauche et pour le centre, il est l’homme à abattre. Son programme peut-il convaincre ? Les électeurs qui souhaitent prendre le risque de fragiliser un peu plus la fonction présidentielle, ceux qui jugent nécessaire d’affaiblir les services publics pour réduire les déficits et de conserver les politiques monétaires et budgétaires imposées par l’Union européenne, ceux enfin qui sollicitent la refonte en profondeur du Code du travail pourront lui apporter leur suffrage. Il s’agira, ni plus ni moins que de poursuivre les politiques des quinze dernières années, lesquelles n’ont pas conduit au redressement escompté du pays.

Emmanuel Macron, « candidat officiel » du pouvoir, capitalise sur sa jeunesse (caractère sans intérêt véritable pour faire un bon Président) et sur les ennuis judiciaires de son principal adversaire à droite. Les circonlocutions dont il abuse lorsqu’il expose ses propositions politiques en font le digne héritier de François Hollande. La France d’Emmanuel Macron est celle des classes dominantes, celles-là même qui vivent la fameuse « mondialisation heureuse ». La liste de ses soutiens parle d’elle-même : Macron ne renversera pas la table, il en soudra les pieds avec un grand sourire. À coup d’ordonnances législatives et si besoin d’article 49, al.3., a-t-il le tact de prévenir. L’homme en marche et en marge (des partis traditionnels) peut faire sienne la devise de Trancredi du Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Le vaste parti libéral du centre dont Macron entend faire son support au Parlement conduira vraisemblablement à la crise institutionnelle ou au rejet vers les extrêmes de toute opposition politique. Le vote Macron reste malgré tout un vote de raison pour un électeur favorisé, optimiste, europhile et attaché à l’ordre établi.

Le réveil du politique

Trouble-fête de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon est parvenu à promouvoir une vision pour le pays. Il est l’un des rares candidats à vouloir remettre le politique à l’honneur. En d’autres termes, il croit encore en la capacité de transformation profonde de la vie humaine par l’action politique. Les électeurs savent que les promesses électorales se concrétisent rarement. Jean-Luc Mélenchon en fait beaucoup, c’est vrai. Son programme confine à l’utopie, c’est vrai. Il ne tiendra pas tous ses engagements, c’est vrai aussi. Élu, il se heurtera tantôt au Parlement, tantôt à la société civile, aux juges peut-être, aux lobbys certainement. Pourtant, face à sa candidature, l’électeur est amené à se poser une question primordiale : faut-il croire ou non que d’autres politiques sont possibles ? Répondre par la négative conduira à se rabattre sur le conformisme d’un Macron ou le pseudo-réformisme d’un Fillon. Même s’il échoue, Jean-Luc Mélenchon a le mérite d’envisager autrement les rapports de l’homme avec l’économie et de redonner tout son sens au combat politique.

La gravité de la situation du pays invite à prendre position. En proposant la transition écologique, une réflexion institutionnelle, un autre modèle fiscal, une meilleure protection des animaux et une nouvelle feuille de route diplomatique inspirée du gaullisme, Jean-Luc Mélenchon porte une offre politique alternative. Il exprime l’intention de remettre en cause les politiques autodestructrices de l’Union européenne, à l’heure où la zone Euro est menacée de dislocation. Son projet présente une occasion historique de donner à notre pays en crise un autre destin que celui qu’envisagent pour lui les technocrates bruxellois et les élites politiques françaises qui leur sont inféodées. En ce sens, ce projet se révèle même plus raisonnable que celui des candidats qui n’ont d’autre horizon que l’austérité et la dérégulation du marché jusqu’au point de non-retour.


Notes :
(1) « François Hollande sort de son silence : ‘‘Cette campagne sent mauvais’’ », lemonde.fr, 12 avril 2017.
(2) Interview de Jean-Luc Mélenchon par Patrick Moyon et Michel Urvoy : « Je ne vais pas faire Cuba en France », ouest-france.fr, 15 avril 2017.
(3) Conseil constitutionnel, décision n°81-132 DC du 16 janvier 1982, Loi de nationalisation. « Considérant que […] la liberté qui, aux termes de l’article 4 de la Déclaration [de 1789], consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, ne saurait elle-même être préservée si des restrictions arbitraires ou abusives étaient apportées à la liberté d’entreprendre.
Considérant que l’alinéa 9 du préambule de la Constitution de 1946 dispose : Tout bien, toute entreprise dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un monopole de fait doit devenir la propriété de la collectivité ; que cette disposition n’a ni pour objet ni pour effet de rendre inapplicables aux opérations de nationalisation les principes susrappelés de la Déclaration de 1789 ».
(4) Changer de République pour faire place au peuple, livret de la France Insoumise n°28.

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Mallorie dit :

    Très bel article !

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