« Circulez, y’a rien à voir ! »

Par Pierre-Henri Paulet.

Jamais la Ve République n’avait connu de campagne électorale aussi décevante. Outre l’élimination précoce des favoris, les affaires judiciaires et le profil clivant des candidats, un parfum de partialité plane inexorablement sur le scrutin central de la vie politique française. Tout paraît couru d’avance.

Si l’on est complaisant, on qualifiera la campagne présidentielle 2017 de « rocambolesque », comme l’a fait Alain Duhamel. Si l’on est objectif, on pourra la dire « hors du commun ». Le citoyen incrédule la jugera plutôt « consternante ». Le débat tronqué d’hier soir sur TF1 n’a fait que confirmer l’existence de l’ornière dans laquelle s’est embourbée la vie publique. Hormis Jean-Luc Mélenchon, qui affirme un projet en nette rupture avec les politiques sociales, économiques et diplomatiques des trente dernières années, et dans une moindre mesure Marine Le Pen et son armada de clichés nationalistes, aucun candidat n’est en mesure d’offrir une véritable vision pour la France de demain. Un catalogue de propositions – généralement retouchées au fil des discours et en fonction de l’électorat visé – leur tient lieu de programme présidentiel.

Des candidats à l’ère du storytelling

À un mois du premier tour, le débat organisé entre les cinq favoris des sondages a enfin permis une confrontation sur les questions de fond. Jusqu’à présent, seules les postures des candidats avaient pu servir d’éléments de comparaison à disposition des électeurs. Plutôt que d’imaginer un destin pour le pays, les prétendants s’étaient laissés aller à l’exercice du storytelling, c’est-à-dire du commentaire positif de l’action proposée enrobé de romance autobiographique. Dès les primaires LR à l’automne, François Fillon avait déroulé le premier son storytelling : il serait l’homme droit, sérieux et expérimenté pour une France qui a besoin de réformes drastiques. On sait dès lors pourquoi la ribambelle d’affaires qui l’a rattrapé a particulièrement miné sa candidature : elle brisait le récit qu’il avait commencé de narrer. Même s’il parvenait à être élu, il serait un Président très affaibli : on ne demande pas à un peuple du sang et des larmes quand on a soi-même et sa famille vécu si grassement avec l’argent public. Le storytelling « Fillon l’austère » est réduit en cendres.

Marine Le Pen est rentrée en campagne plus tardivement, capitalisant sur les sondages qui la donnent depuis plusieurs mois qualifiée pour le second tour. Son storytelling à destination des classes populaires s’écrit sur fond de France déclinante, ultra-violente et dont les élites seraient corrompues. Elle plante le décors carton-pâte d’une alternative radicale qui dissimule assez mal l’escroquerie du produit : collectionneurs d’affaires judiciaires en tout genre, du révisionnisme aux emplois fictifs, le FN n’a pas réalisé le nettoyage de fond qu’exigeait une dédiabolisation authentique. Profitant de la médiocrité des autres partis, il sert pourtant de réceptacle à toutes les colères.

À gauche, Jean-Luc Mélenchon porte haut son projet de VIe République qui a le mérite de proposer un nouvel horizon institutionnel, d’ouvrir une nouvelle époque et de dépasser ainsi un simple storytelling qui suit, dans son cas, la trame classique de la gauche : la lutte entre les puissants et les plus faibles. Quant à Benoît Hamon, il tente d’ancrer à nouveau le Parti socialiste à gauche mais s’est engagé sur la ligne de l’équilibriste : assumer avoir été frondeur tout en défendant le bilan du quinquennat Hollande. Partisan plus discret d’un changement de régime constitutionnel, il peine à imaginer un nouveau chapitre du roman national. En retouchant son projet innovant de revenu universel au point de l’annihiler, il a certainement grillé son unique cartouche.

L’art du storytelling est poussé à la perfection par le désormais favori de l’élection, Emmanuel Macron. Ce dernier a réussi l’exploit d’apparaître comme l’antisystème (qu’il n’est en aucun cas), le rénovateur de la classe politique (qui récupère pourtant tout ce que celle-ci a accumulé dans ses tiroirs, de Bayrou à Cohn-Bendit en passant par Delanoë ou Delevoye) et l’opposant à François Hollande (dont il a très largement dicté la politique économique). Le scénario que propose Macron à la France est celui d’un remake : les Français se voient offrir un énième film sur la mondialisation heureuse, le projet européen, le couple franco-allemand et le « travaillez plus, entreprenez mieux » comme élixir du miracle socio-économique. Alors que l’on aborde la dernière ligne droite avant le scrutin, le storytelling d’Emmanuel Macron a indéniablement fait mouche parce qu’il est à la fois séduisant et rassurant. Contrairement à tous ses principaux rivaux, il ne part pas d’un constat négatif sur l’état de la société française mais prône l’optimisme, la focalisation sur les atouts présumés du pays. C’est voir le verre à moitié plein, c’est aussi dire au patient malade ce qu’il a envie d’entendre pour se rassurer. Suffirait-il d’être jeune, dynamique et optimisme pour être en position de remporter une élection présidentielle ? C’est bien trop beau pour être vrai.

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La construction d’une candidature officielle

Quel est le point commun entre Emmanuel Macron, Rama Yade et Michèle Alliot-Marie ? Ils ont tous les trois été ministre ces dix dernières années et ont à leur actif un bilan mitigé. Ils ont également été candidats à l’élection présidentielle 2017. Comment expliquer dès lors le traitement médiatique princier dont a bénéficié le premier et la grande solitude des deux autres ? Le politologue Thomas Guénolé a très justement analysé le phénomène Macron et identifié une exceptionnelle « bulle médiatique » autour de sa personne pour l’imposer au premier plan (1). Emmanuel Macron est donc devenu un pur « produit » du marketing politique, bien aidé par un réseau personnel qui lui assure le soutien du défunt homme d’affaires Henry Hermand, de Pierre Bergé (influent mécène, actionnaire du groupe Le Monde), de Bernard Mourad, proche de Patrick Drahi (fondateur et actionnaire du consortium Altice, propriétaire notamment de BFM, de Libération et de L’Express), des économistes Jacques Attali et Alain Minc, du directeur de l’Institut Montaigne (think thank libéral) Laurent Bigorgne, et de bien d’autres. Le jeune banquier Macron n’est pas parti de zéro… Face à un Front national particulièrement haut dans les intentions de vote et à des partis traditionnels en déliquescence, l’ancien ministre de l’Économie est devenu la solution pour un conglomérat d’intérêts : la presse écrite et audiovisuelle parisienne dont il souscrit à l’idéologie dominante ; le monde des affaires et de la finance dont il est si proche ; la sphère européenne (de Berlin à Bruxelles) dont il partage l’amour du libre-échange et de la maîtrise des déficits publics ; et enfin de l’Élysée lui-même, tant est transparent le dédain de François Hollande à l’égard du candidat socialiste Benoît Hamon.

Au départ distancé dans les sondages par François Fillon, leader automnal, et par Marine Le Pen, Emmanuel Macron « a été » progressivement imposé non comme simple favori mais comme seule solution prétendument crédible pour le pays. Les affaires judiciaires de ses deux concurrents principaux, Marine Le Pen et surtout François Fillon, ont favorisé son ascension, déjà facilitée par une couverture médiatique aux confins de l’indécence. Que penser à ce jour de l’opportunité de ces dossiers judiciaires ouverts en pleine pré-campagne ? Il est trop tôt à l’évidence pour connaître les coulisses de ce troublant activisme des juges. La justice passera tôt ou tard et si les candidats sont protégés par la présomption d’innocence, les faits qui leur sont reprochés semblent étayés, en rien fantaisistes. Il ne s’agit ni de calomnies, ni d’un complot, ni mêmes de fameuses « boules puantes » qui ont déjà par le passé entaché les campagnes électorales, telle la présidentielle 1995 avec l’affaire Schuller-Maréchal. Des questions se posent néanmoins sur les conditions de l’action de la justice, particulièrement du parquet national financier (PNF) dans les différentes affaires Fillon. La rupture de la traditionnelle « trêve électorale » dont l’existence est admise par un ancien magistrat comme François Falletti (2), la violation systématique du secret de l’instruction et l’auto-saisine éclair du PNF suscite des soupçons, y compris chez un avocat marqué à gauche comme Eric Dupond-Moretti. La seule analogie avec d’autres affaires politico-financières embarrassantes suffit à briser les apparences de l’impartialité : pourquoi aucune action n’a été envisagée, par exemple, contre Jean-Marie Le Guen, ministre en exercice et accusé de tentative de corruption sur le gouvernement du Qatar (3) ? Pourquoi le besoin de transparence immédiate n’a-t-il pas déclenché une batterie de vérifications autour du voyage du ministre Macron à Las Vegas ou de l’utilisation des frais de représentation de son ministère pour des dîners préparant sa candidature présidentielle ? L’affaire révélée cette semaine par l’émission Quotidien (sur TMC) qui touche aujourd’hui le ministre de l’Intérieur Bruno Le Roux (4) fournira dans les prochains jours un nouvel indicateur du degré d’impartialité du PNF.

Désormais libéré de ses adversaires les plus redoutables et chaque jour davantage soutenu par les élites (politiques, médiatiques, artistiques) Emmanuel Macron est devenu le véritable « candidat officiel » de la présidentielle 2017, du jamais vu depuis la fin de la période gaullienne. Il serait le seul choix proposé aux Français contre les autres candidatures, jugées indignes (Fillon, Le Pen), non-crédibles (Mélenchon, Hamon) voire même ouvertement méprisables (les six « petits » candidats font l’objets de moqueries et de condescendance permanentes). Il est le choix du Président qui, ayant renoncé lui-même, désigne son successeur. Le choix de la Commission européenne avec le satisfecit adressé par Pierre Moscovici au programme économique d’En Marche ! Le choix des propriétaires des grands groupes médiatiques. Mais pourquoi un tel adoubement ?

L’enterrement de l’alternance pour objectif

Il ne faut pas être surpris du ralliement à l’équipe Macron de personnages a priori aussi éloignés que Robert Hue, Gérard Collomb, Corinne Lepage, Jean-Louis Bourlanges et peut-être jusqu’à Alain Madelin. Il ne faut pas non plus s’étonner de l’attitude volontairement synthétique d’Emmanuel Macron durant le débat télévisé d’hier soir, qui le fit piocher à droite et à gauche les idées qui lui paraissaient les plus adaptées. Faux pragmatisme, œcuménisme de façade. Le rassemblement au centre des hommes et des idées n’a pas pour finalité de prendre le meilleur pour l’avenir de la France mais de recomposer habilement un paysage politique marqué par la mort imminente des partis de gouvernement libéraux. La candidature Macron est une candidature de sauvetage vers un « après » extrêmement inquiétant. En donnant régulièrement raison à ses adversaires dans l’émission de TF1, Emmanuel Macron a fait admettre que l’on devra désormais faire de la politique sans s’affronter, alors que l’affrontement dans le cadre des règles électorales est le fondement de la démocratie. Le grand pont tendu d’EELV à la gauche de LR – vaste alliance qui devrait se concrétiser pour les législatives en cas de victoire d’Emmanuel Macron – n’aura pas simplement pour conséquence de recomposer le spectre politique. Il a vocation à minimaliser les débats et assurer aux tendances sociales-libérales pro-européennes de gauche, du centre et de droite l’hégémonie parlementaire pour les années à venir. Ce projet tacite est dangereux à plus d’un titre. D’abord, il paralyse la démocratie en brisant l’opposition droite-gauche. Il y aurait énormément à dire sur la pertinence de ce clivage ancestral mais il faut lui reconnaître un mérite : celui de clarifier la vie politique et d’offrir le cadre de l’alternance. Ensuite, une grande coalition au centre offre pour seule opposition les bords extrêmes, parmi lesquels le plus puissant sera le Front national dont Emmanuel Macron présuppose que le poids électoral restera constamment inférieur à sa grande coalition. Enfin, le dernier danger est celui du chaos post-législatives. Il n’est pas acquis que l’élection de Macron dans les circonstances que l’on sait débouche sur un raz-de-marée d’En Marche ! et de ses soutiens aux législatives. Même avec le mode de scrutin majoritaire, la nouvelle Assemblée nationale de juin pourrait être dépourvue de majorité absolue. Mais le plus probable est l’éclatement de la coalition après les législatives, au bout de quelques mois ou de quelques années. Un quinquennat turbulent et à l’issue incertaine s’annonce. La candidature Macron, construite de toutes pièces pour assurer la continuité d’un système à bout de souffle et d’une ligne politique discréditée, est bien moins la solution idéale qu’une expérience d’apprenti-sorcier qui accélérera la corrosion de nos institutions.

Note :
(1) Thomas Guénolé, « Oui, le phénomène Macron était bien une (énorme) bulle », marianne.net, 13 février 2017.
(2) François Falletti, ex-procureur général de Paris, était invité de RTL Soir le 1er mars 2017, affirme d’expérience que la justice a toujours pris en considération les périodes électorales pour établir son calendrier pour éviter les interférences.
(2) Révélation faite dans les premiers chapitres de l’enquête des journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot, Nos très chers émis, Paris, Michel Lafon, 2016, 299 pages.
(3) « Parlement transparent : Bruno Le Roux et ses filles collaboratrices parlementaires », Quotidien (TMC), 20 mars 2017.

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